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  • 26th March 2021 - 14:13 UTC
Le Mouvement européen dans les médias

25.03.2021 – Impasse avec l’Union européenne: «La Suisse s’avoue vaincue avant d’entrer sur le terrain»

Vice-président du Nomes, Vincent Maitre (PDC/GE) exige du Conseil fédéral qu’il n’enterre pas l’accord-cadre. Il fustige l’attitude politique du moment.

Les jours de l’accord-cadre avec l’UE semblent comptés. Le Conseil fédéral serait sur le point de mettre ce texte, négocié depuis huit ans, à la poubelle. Aux critiques de l’UDC se sont ajoutées celles des syndicats, outrés qu’on touche aux mesures d’accompagnement. Quant au centre droit, il ne mouille pas la chemise pour sauver le projet. Pour les rares proeuropéens du parlement, c’est un fiasco total. Vincent Maitre (PDC/GE), vice-président du Nomes, ne décolère pas.

L’accord-cadre est mort?

J’aimerais vous dire que non, mais tous les signaux laissent présager un enterrement de 1re classe.

Le Conseil fédéral manque-t-il de courage?

Il manque d’abnégation et de résilience. Le sentiment qui prévaut, c’est «courage fuyons». On n’a pas senti le Conseil fédéral particulièrement motivé à prendre ce sujet à bras-le-corps. Et ce qui est incompréhensible pour moi, c’est qu’il va enterrer nos relations avec l’UE, sans même être passé devant le parlement ou le peuple. On s’avoue vaincu avant même d’être entré sur le terrain.

Le parlement? Il en aurait fait du petit bois…

Les pyromanes de l’UDC, c’est sûr. Mais on pouvait aussi espérer un sursaut d’orgueil et de responsabilité des autres partis pour tenter de sauver ce qui doit l’être. Il reste des parlementaires qui ont conscience qu’on ne peut pas décemment vouloir disputer la Ligue des champions tout en refusant que ce soit les règles du football qui s’appliquent et qu’il y ait un arbitre pour les faire respecter. Car l’accord-cadre, c’est ça!

La Suisse disait avoir besoin de cet accord. Aujourd’hui, elle n’en veut plus. Comment en est-on arrivé là?

C’est peut-être dû au fait que le projet a été mal emmanché dès le départ. Aujourd’hui, le Conseil fédéral est prêt à justifier son rejet en critiquant certaines dispositions qu’il avait pourtant acceptées à l’époque. La Suisse a demandé tout et son contraire. Elle a voulu renégocier, désormais, elle envoie tout balader. Elle fait preuve d’inconsistance et d’instabilité.

Quel signal la Suisse envoie-t-elle à Bruxelles?

Le dégât d’image est énorme. La Suisse donne l’impression de ne pas savoir ce qu’elle se veut, de ne pas être un partenaire fiable. Sa crédibilité est entamée. Cela prétérite non seulement notre diplomatie, mais surtout, au final, les PME et les travailleurs de la classe moyenne. Car si l’accord-cadre tombe, ce sont les Bilatérales qui vont s’étioler pour finalement disparaître. Il y aura un impact important pour nos entreprises qui ne seront plus compétitives sur le marché européen.

Vous y allez fort. Faut-il s’attendre à des représailles?

Je ne serais pas étonné que certains membres de l’UE manifestent leur mauvaise humeur. Pensez au Brexit et aux entraves au commerce, aux taxes douanières et autres lourdeurs administratives qui se sont installées depuis que Londres a quitté l’UE. Il est à craindre que nos entreprises soient aussi pénalisées dans leur commerce international. Et la Suisse vit de ses exportations.

Vous en voulez aux syndicats de s’être «alliés» à l’UDC pour torpiller le projet?

Ils ont péché par excès de confiance. Je pense qu’ils n’ont jamais voulu adhérer à une politique isolationniste. Mais à force de tirer sur la corde, elle a fini par craquer. Ils ont mal mesuré le fait que les relations avec l’UE étaient à ce point fragiles.

Les milieux économiques et les partis bourgeois, dont le vôtre, ont aussi laissé pourrir la situation!

Absolument. Tant le Conseil fédéral que le parlement se sont défaussés de leurs responsabilités, en se renvoyant la balle. Quand tout le monde baisse les yeux à terre et ne regarde que ses souliers, rien ne se passe et on perd la partie.

Parler d’Europe suscite des crises d’urticaire. Comment relancer les relations?

En arrêtant d’en faire un tabou. Le sursaut viendra peut-être du parlement, si les partis gouvernementaux et raisonnables se rendent compte que nous avons tout à perdre à s’éloigner de l’UE. La Suisse comme place financière de premier ordre a tout intérêt à bénéficier de l’équivalence boursière. Nos universités, nos chercheurs – et nos start-up – ont intérêt, s’ils veulent rester à la pointe, à participer au Programme européen de recherche, doté de 90 milliards. Le plus important au monde! Et nos sociétés ont intérêt à pouvoir commercer plus facilement avec moins de paperasses administratives et de taxes douanières.

«À terme, il restera deux solutions: soit adhérer à l’UE dans des conditions moins bonnes qu’aujourd’hui, soit s’inscrire dans un déclin isolationniste.»

Faudra-t-il un jour relancer l’adhésion?

Aujourd’hui, on est en train de laisser mourir la voie bilatérale que nous avons construite depuis 1992. À terme, il restera deux solutions. Soit adhérer à l’UE dans des conditions moins bonnes qu’aujourd’hui, soit s’inscrire dans un déclin isolationniste. Tôt ou tard, il faudra trancher.

Être proeuropéen en 2021, c’est kamikaze, non?

Oui. Mais je refuse de tomber dans le jeu de l’UDC, qui par une rhétorique savamment orchestrée en a fait un sujet tabou. Non, l’UE n’est pas un diktat. Il y a un vrai manque d’information dans la population, et je pense qu’il faut expliquer les choses telles qu’elles sont, afin que la population sache de quoi il en retourne vraiment. Nous avons trop à perdre.

Florent Quiquerez, Tribune de Genève / 24 Heures, 25.03.2021

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