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  • 21st February 2019 - 10:00 GMT
Questions à...

Antoine Chollet – Populismes européens

1. L’on parle souvent indifféremment de populisme, de nationalisme ou de souverainisme. Quelle terminologie utiliseriez-vous pour qualifier les partis tels que le Rassemblement national français, le FPÖ autrichien, la Ligue du Nord italienne, le Fidesz hongrois ou le PiS polonais ?

Je pense que l’usage du terme de populisme est entièrement fautif aujourd’hui, et que ce terme ne sert qu’à désigner ceux qu’Isaiah Berlin avait qualifiés de « faux populismes » il y a plus de cinquante ans, à savoir des mouvements ou des leaders faisant mine de parler pour le peuple tout en poursuivant des objectifs antidémocratiques. Par ailleurs, cet usage témoigne également d’une dégradation inquiétante de la qualité des analyses des mouvements politiques en agrégeant des partis extrêmement différents entre eux, y compris au sein de la droite. Refuser de distinguer un parti néonazi comme le FPÖ d’un mouvement souverainiste comme la Ligue en Italie, malgré les accointances de cette dernière avec les néofascistes, ou de partis xénophobes trop récents pour être historiquement liés avec les mouvements fascistes du XXe siècle (l’AfD en Allemagne, le Fidesz en Hongrie, par exemple) ne montre qu’une seule chose, c’est que l’on a perdu le sens des réalités. Et je ne parle même pas de l’absurdité consistant à ranger ces partis déjà différents sous la même étiquette que des mouvements comme Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, la France insoumise ou le Parti travailliste de Jeremy Corbyn. On atteint là des sommets de stupidité. Dans cet usage-là, le terme de populisme ne fait donc qu’obscurcir le débat et, ce qui est plus grave, l’action politique.

2. Les pays d’Europe occidentale sont certes concernés par le « populisme », mais le phénomène est particulièrement marqué à l’Est de l’UE : les « populistes » sont au pouvoir dans sept des quinze pays d’Europe de l’Est. Comment, au regard de la récente histoire européenne, expliquez-vous cela ?

Ici aussi il faut faire des distinctions entre ces partis et ces mouvements. Vous ne pouvez pas analyser de la même manière la kleptocratie roumaine, composée pour l’essentiel d’anciens apparatchiks communistes et un parti comme le Fidesz, qui a construit une partie de sa légitimité sur le statut d’icône anticommuniste de son guide suprême, Viktor Orban. Que les régimes mis en place suite à la chute de l’URSS soient fragiles est une évidence qui se confirme chaque jour ; mais se distinguent-ils si clairement sur ce point de l’Italie ou de la France, dont les règles politiques en vigueur depuis des décennies sont en train de craquer de toutes parts ?

3. La mauvaise conjoncture économique et sociale semble avoir créé un terrain propice au développement des « populismes ». En République tchèque pourtant, le taux de chômage le plus bas de l’UE est observé. Mais alors, si ce n’est pas dans les revendications sociales et économiques, où les « populistes » d’Europe de l’Est trouvent-ils leur origine ?

Si, par « populisme » (mais je répète que ce terme est complètement inadéquat pour décrire l’ensemble de phénomènes mis sous sa bannière), on entend quelque chose comme la résurgence de l’extrême droite ou de partis ultranationalistes, leur ascension n’est nullement liée à la situation économique. Les pays d’Europe où de tels partis sont les plus forts sont la Suisse, l’Autriche et le Danemark, pays dont les performances économiques sont plutôt supérieures à la moyenne. Dans ces cas, comme en Suède, en Norvège ou en Finlande, les partis attisent une xénophobie de nantis, prétextant que le monde entier est prêt à envahir leur nation assiégée. En Suisse et en Norvège, cela s’accompagne en plus d’une sorte de fierté nationale de ne pas appartenir à l’Union européenne.

La situation est contrastée dans ce que l’on appelait naguère « l’Europe de l’Est ». Comme ailleurs, il faut s’intéresser à chacune des situations l’une après l’autre et être attentif à sa dynamique.

4. L’Union européenne est communément décriée par tous les partis « populistes » européens. Si le UKIP a fait du Brexit son principal cheval de bataille, rares pourtant sont ceux qui prônent un retrait de l’UE ou de la zone euro – parfaitement conscients, sans doute, de leur statut d’Etat bénéficiaire. Comment expliquez-vous le rapport des partis « populistes » à l’UE ?

L’Union européenne, par sa propre faute, combinée à celle des dirigeants de ses États membres, est progressivement apparue comme la responsable de tous les maux qui affligent le continent. Par sa propre faute, car elle mène depuis les années 1990 une politique littéralement suicidaire, faite d’autoritarisme et d’ultra-libéralisme, dont on ne commence que maintenant à voir les premiers effets dans les urnes. Le traitement infligé à la Grèce restera de ce point de vue comme le crime politique principal de l’UE, qui lui a durablement – et peut-être définitivement – aliéné les populations de tout le continent, et assurément tous les sympathisants de gauche. Ensuite, les dirigeants des États membres ont trop confortablement fait porter le chapeau de leur inaction à l’UE depuis une vingtaine d’années. Ce cynisme politique commence à avoir des conséquences et celles-ci sont catastrophiques. De manière générale, on pourrait dire que la méfiance envers l’UE est le produit de l’irresponsabilité des classes dirigeantes en Europe depuis 20 ans. Le symbole de ce naufrage n’est autre à mon sens que l’ancien président de la Commission européenne Juan Manuel Barroso, véritable fossoyeur de l’idée européenne et l’un des principaux responsables du désastre actuel.

J’ajouterais que, dans la bataille politique contre l’extrême droite qui fait rage partout maintenant, l’Union européenne est LE point nodal. Si cette dernière ne se transforme pas, si elle ne poursuit pas son intégration politique et sociale, la situation va devenir de plus en plus grave. Il faut que l’UE se dote d’une politique sociale, il faut que l’UE se démocratise (ce qui suppose qu’elle devienne un vrai échelon du fédéralisme européen, ce qu’elle n’est que partiellement), il faut que la zone euro mette en place une politique fiscale unifiée et il faut enfin que les gouvernements des États membres retrouvent la capacité et le courage politique de mener des politiques qui leur sont propres, comme le font les cantons suisses ou les provinces canadiennes. Sans cela, on ne voit pas très bien ce qui pourrait empêcher l’UE de s’étioler et de finalement disparaître (« not with a bang, but a whimper », sans doute, pour citer T.S. Eliot). Je crains qu’il ne soit trop tard pour enclencher ce processus et il est clair que la qualité de la classe politique à la tête de l’UE et de ses États membres aujourd’hui n’encourage pas à nourrir à cet égard un espoir démesuré, ceci même s’il me semble que ce doit être la voie à suivre dès aujourd’hui.

5. Steve Bannon, ancien conseiller de Donald Trump, avait dévoilé son ambition de créer une sorte « d’internationale populiste ». Est-ce une perspective envisageable en Europe selon vous ?

Les internationales fascistes ont malheureusement une histoire riche de succès, fussent-ils provisoires. Les régimes autoritaires et antidémocratiques savent se reconnaître et s’entraider et ils le font généralement beaucoup plus efficacement que les régimes démocratiques et libéraux. L’histoire de l’Espagne entre 1936 et 1939 est là pour en témoigner. Pour l’instant, les rapprochements sont timides, en particulier parce que les différents partis sont sur des lignes qui ne sont pas toujours convergentes (sans parler du fait qu’ils appartiennent à des groupes différents au Parlement européen). Le danger est cependant réel et l’on aurait tort de le sous-estimer.

6. En décembre 2017, la Commission européenne lançait une procédure contre la Pologne pour « violation de l’Etat de droit ». En septembre 2018, le Parlement réclamait cette fois que des mesures soient prises contre la Hongrie lors d’un vote historique. Les outils à disposition au niveau de l’UE pour lutter contre les violations de valeurs fondamentales telles que la démocratie, l’Etat de droit ou le respect des droits humains sont-ils pertinents et/ou efficaces à vos yeux ? Quelles alternatives pourrions-nous imaginer ?

L’UE a été radicalement incapable d’empêcher, ou même de limiter, les dérapages politiques de plusieurs gouvernements européens et les prodromes d’autoritarisme que l’on observe depuis plusieurs années. Cela fait partie de ses échecs les plus retentissants. J’ajoute que les violations des droits fondamentaux ne concernent pas que la Hongrie ou la Pologne. Le cas aujourd’hui le plus inquiétant en Europe est celui de la France, à la dérive au niveau des libertés fondamentales après avoir normalisé son état d’urgence et encore étendu les pouvoirs pourtant déjà invraisemblables dont dispose le gouvernement.

Sur ce plan, l’exemple qu’il faudrait chercher à suivre me semble être celui des États-Unis, où les droits et libertés fondamentaux sont garantis par la Cour Suprême, y compris contre les décisions des États fédérés. La Suisse est un autre exemple, mais à vrai dire tous les États fédéraux connaissent ce genre de contrôle mutuel. De ce point de vue, la Cour de Justice des communautés européennes (à ne pas confondre avec la CEDH) devrait servir de garantes des libertés individuelles, et pas seulement de celles des grandes entreprises, comme elle l’a trop souvent fait ces dernières décennies.

21 février 2019

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