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  • 5th July 2022 - 09:34 UTC
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Aurions-nous oublié… – Jacky Brandt

Il aura fallu une relation nouvelle de nations à nations pour faire naître une Europe libre et réunie après trois quart de siècle de guerres fratricides. L’esprit d’ouverture au rétablissement des relations de paix et de confiance après la seconde guerre mondiale a prévalu. Cette idée part de l’économiste français Jean Monnet. Il a cette audace de bousculer les mentalités. Inlassablement avec son bâton de pèlerin, Monnet va durant deux ans à la rencontre de responsables pour les convaincre de mettre en pratique un nouvel état d’esprit. En 1948, il disait: «L’Europe est affaire de valeur entre des hommes et ne pourra jouer un  rôle et n’aura de conscience, de force et d’autorité que dans l’unité. Amener les hommes à voir leurs intérêt communs; nous ne coalisons pas des Etats, nous les unissons. Le plus grand risque: reconstituer des Etats souverains tentés par les facilités du protectionnisme et du nationalisme». Après cette première étape, Monnet réussit sur le plan politique à persuader le Lorrain Robert Schuman, de son idée d’une Europe forte. En mai 1950, Schuman, alors ministre des affaires étrangères, inflexible face à la poussée des communistes, a cette pensée téméraire et mobilisatrice avec le chancelier allemand Konrad Adenauer: placer la production franco-allemande du charbon et de l’acier sous une autorité internationale ouverte à d’autres pays de l’Europe. Engageons nos intérêts communs pour reconstruire l’Europe. Une année plus tard (1951), la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA) est née. Les prix de vente de ces deux matières premières  seront dorénavant appliqués de manière uniforme entre les Etats. Aujourd’hui encore, la valeur de l’acier a peu évolué. La vision politique de Schuman se résumait ainsi : «L’Europe doit devenir maîtresse de son destin et se faire une âme. L’infinie dignité de l’homme est à la base. L’intégration politique ne signifie pas l’absorption d’une nation ni le dessaisissement de la souveraineté nationale». L’Italie avec Alcide de Gasperi retrouve également sa place au sein de l’Europe.

Alors que la Suisse est épargnée de la guerre, trois jeunes hommes avec une centaine d’amis décident dans un élan de solidarité et grâce à d’importants sacrifices de racheter l’ancien Caux-Palace, au dessus de Montreux (en faillite depuis 1938), pour disposer d’un lieu de ressourcement et de réconciliation. Convaincus de l’esprit «Réarmement moral et spirituel», fondé par Frank Buchman, pasteur américain, ils voulaient contribuer à la reconstruction de l’Europe. Le mouvement deviendra dès 1995: «Initiatives et Changement». Le Centre international de Rencontres à Caux voit converger en 1946 les premières délégations françaises et allemandes. Il fallait se rencontrer après tant d’années d’horreurs et de haine! Les participants pouvaient à peine se voir et se parler. Dans le village de Caux avec mon père, j’assistais âgé de sept ans à des scènes de pardon et de réconciliation émouvantes. A une résistante syndicaliste française, sur le point de repartir, Buchman lui demande: «Comment voulez-vous reconstruire l’Europe, sans les Allemands?». Cette militante demande pardon et s’investira avec d’autres présents, renonçant à leur sécurité et à leur carrière. Ils vont sillonner la France et l’Allemagne, notamment dans le bassin sidérurgique de la Ruhr, alors bastion communiste. Cette équipe de divers horizons rencontre la population et avec une pièce de théâtre sensibilise l’opinion au message de la réconciliation: l’amour est plus efficace que la haine. Quelque temps après la signature du traité de Paris, Robert Schuman puis Konrad Adenauer exprimeront leur reconnaissance pour la tournée de cette troupe et son engagement dans l’ombre sans limite. Cet état d’esprit devient la boussole à ne pas oublier.

Dans cette perspective, d’autres pays et traités vont suivre. L’Europe communautaire est née et grandit dès lors pas à pas, malgré sa fragilité. N’oublions pas l’héritage de la chrétienté. C’est le défi de la foi et des risques, s’agissant de concilier la nature des hommes et les différences nationales! Les Européens ont compris l’importance de rester unis face aux vents contraires de l’histoire. Alors que l’Union économique et monétaire (UEM) les lie depuis 1992, des sujets récents et brûlants (pollution, immigration, pandémie et dérèglement climatique) les amènent à mettre en commun leurs efforts, à lever des fonds et à s’affirmer sur le plan politique. Le système de valeurs européen, la création de normes (notamment dans le domaine de l’environnement), le souci de marier progrès économique et problématique sociale en font un projet séduisant et alternatif aux modèles autoritaires qui se pavanent sur la scène internationale. L’UE est la seule entité à même de répondre avec succès à un triple défi (en forme de dilemme): comment concilier mondialisation, démocratie et souveraineté. Il y a dans le fonctionnement – complexe dans sa construction institutionnelle – quelque chose d’infiniment précieux, qui tourne résolument le dos au «chacun pour soi» du moment. Oui, l’Europe est là!

La Suisse, état de droit, dispose d’atouts importants: le fédéralisme, une identité culturelle (4 langues), la stabilité sociale et politique, un système de formation et de recherche scientifique élevé, la pratique du consensus et la politique des petits pas. Elle a tout intérêt à s’accrocher au train de l’adhésion. Elle peut être fière d’elle, mais doit être aussi ouverte et humble pour ne pas rester en retrait. Il importe que le courant passe parmi le peuple, ce qui a singulièrement manqué. Le débat est indispensable avec des représentants de tous les milieux, y.c. de l’Eglise. Une consultation populaire devrait suivre. Les Suisses ne vont pas perdre leurs racines; ils doivent cependant sortir de leur vision rationnelle et nombriliste, accepter quelques sacrifices quant à leur pouvoir civique, leur niveau de vie et prendre conscience des intérêts communs. Non seulement avec la tête, mais aussi avec le cœur! La Suisse y gagnera en autorité, en confiance et en partenariat. L’avenir de la Suisse au milieu de l’Europe en dépend de plus en plus, pour les jeunes et dans toutes nos relations, de même dans la réciprocité.  Tout en reconnaissant notre souveraineté en défendant son unité, l’UE ne va pas faire de concession mais permettre à nos représentants de participer et de jouir de toutes les décisions. Notre pays peut être à la fois suisse et en même temps européen. J’espère que nous pourrons bientôt ensemble trouver la lumière au bout du tunnel. Les autorités de Berne et Bruxelles, vont-elles définir des accords durables et extensibles pour ces prochaines décennies?

Jacky Brandt, novembre 2021

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