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  • 24th July 2015 - 10:08 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Discours de Winston Churchill à Zurich en 1946

Texte de Felix Brun, collaborateur scientifique du Nomes 

En cette fin  de l’été 1946, Winston Churchill, qui est descendu au Grandhotel Dolder à Zurich, ne peut trouver le sommeil. Il en profite alors pour travailler le discours qu’il prononcera le lendemain à l’Université de Zurich devant un public enthousiaste. Ce discours est considéré aujourd’hui encore comme l’une des déclarations les plus importantes sur la question de l’intégration européenne. Bien que Churchill arrive avec un certain retard à l’université de Zurich – il avait apparemment réussi à s’endormir et même plutôt bien – son charme est intact. C’est dans un langage grandiloquent que Churchill rend hommage au vénérable ancien continent européen. Le continent détruit par la guerre est, selon lui,

 

«la patrie de tous les grands peuples apparentés du monde occidental. l’Europe est aussi le berceau du christianisme et de la morale chrétienne, le point de départ de la plus grande partie de la culture, des arts, de la philosophie et de la science du passé et du présent.»

 

On pourrait critiquer aujourd’hui la vision eurocentrique de Churchill et arguer le fait que sur tous les continents de cette terre de grands peuples ont permis de grandes avancées dans les domaines scientifiques et philosophiques – pensons ici aux Perses, aux Egyptiens et aux Chinois – et qu’une fixation sur l’Europe n’est pas justifiée. Cela est vrai bien sûr, mais nous ne devons pas oublier le contexte dans lequel Churchill a tenu son discours: l’Europe est alors totalement détruite, la deuxième grande guerre en à peine trente ans a tué toute une génération d’hommes et ceux qui ont survécu sont à bout de force. Churchill le sait aussi :

 

 «(…)  de vastes régions de l’Europe offrent l’aspect d’une masse d’êtres humains torturés, affamés, sanglotants et malheureux, qui vivent dans les ruines de leurs villes et de leurs maisons et doivent assister à un nouvel amoncellement de nuages, de tyrannie et de terreur qui obscurcissent le ciel à l’approche de nouveaux dangers. Parmi les vainqueurs, c’est un brouhaha de voix ; chez les vaincus : silence et désespoir ; voilà tout ce qu’a atteint la race allemande en allant répandre au loin la terreur.» 

 

Cela ne surprend donc personne que Churchill cherche justement avec son hommage à l’Europe à renforcer cette Europe qui est en ruine. Et c’est ainsi que Churchill évoque un «remède»:

 

«(…) si la grande majorité de la population de nombreux états le voulait, toute la scène serait transformée comme par enchantement et en peu d’années l’Europe, ou pour le moins la majeure partie du continent, vivrait aussi libre et heureuse que les suisses le sont aujourd’hui.»

 

Il est donc particulièrement remarquable que Churchill, dans son discours, évoque aussi les préoccupations de la Suisse. Pour le Britannique, la petite Suisse est un modèle pour la grande Europe et ses nations déboussolées, ce qu’il encourage lui-même dans une désormais célèbre partie de son discours.

 

«il nous faut édifier une sorte d’Etats-Unis d’Europe. Ce n’est qu’ainsi que des centaines de millions d’êtres humains auront la possibilité de s’accorder ces petites joies et ces espoirs qui font que la vie vaut la peine d’être vécue.»

 

Les Suissesses et les Suisses se sont félicités pendant des décennies du fait que Churchill ait pris la Suisse comme modèle. Cependant, ceci doit être relativisé. La Suisse a certes prouvé son courage et sa clairvoyance avec la Constitution de 1848 et on peut effectivement parler de «Willensnation». Mais en tant que petit Etat au milieu de l’Europe, la Suisse a toujours été dépendante du bon vouloir de ses voisins. Souvent, la Suisse s’est vue obligée d’accepter que son avenir soit redessiné par d’autres puissances. A titre d’exemple, nous pouvons citer le Congrès de Vienne de 1815 – qui fête justement son bicentenaire cette année. Le fait qu’une communauté européenne ait été critiquée par les différentes parties parce qu’elle menaçait de nuire à la Société des Nations (SDN) a déjà été évoqué dans notre analyse du texte d’Aristide Briand et d’Alexis Léger. Churchill conteste ce raisonnement. Pour lui, il n’y a pas de raison,

 

«pour que l’organisation de l’Europe entre en conflit d’une manière quelconque avec l’organisation mondiale des nations unies. Au contraire, je crois que l’organisation générale ne peut subsister que si elle s’appuie sur des groupements naturellement forgés.» 

 

Selon Churchill, il existe déjà, à travers le Commonwealth, une communauté, ce qui prouve que la SDN peut collaborer avec d’autres communautés et n’est donc pas menacée dans sa fonction. En outre, Churchill s’est montré très clairvoyant en s’adressant à l’Allemagne. Celle-ci était responsable de la guerre et de milliers de morts, c’était incontestable. Mais pour que la paix sur le continent soit assurée, il devait se produire

 

«l’acte béni de l’oubli.[1] Nous devons tous tourner le dos aux horreurs du passé et porter nos regards vers l’avenir. Nous ne pouvons pas continuer de porter dans les années à venir la haine et le désir de vengeance tels qu’ils sont nés des injustices passées. Si l’on veut préserver l’Europe d’une misère sans nom, il faut faire place à la foi en la famille européenne et oublier toutes les folies et tous les crimes du passé»

 

L’Homme peut changer, selon Churchill. Tout est entre les mains de l’Allemagne et de la France. En effet, ces deux pays sont décisifs dans le processus de création d’une Communauté européenne. Pour Churchill, on ne peut

 

«s’imaginer une renaissance de l’Europe sans une France intellectuellement grande et une Allemagne intellectuellement grande.»

 

La réconciliation franco-allemande sera en effet le thème central de l’intégration européenne. La Communauté européenne du charbon et de l’acier – la première communauté européenne qui a été mise en place et qui a précédé l’Union européenne – déclarera, six ans plus tard, l’entente franco-allemande comme décisive pour la création d’une Europe stable, prospère et pacifique[2]. Au lendemain de la Deuxième Guerre, nous n’avons pas le droit de croire à une fausse sécurité, conclut Churchill. Nous devons rapidement prendre en main les tâches à accomplir. Il faut, selon Churchill,

 

«accroître et  renforcer la puissance de l’ONU. Il nous faut créer la famille européenne en la dotant d’une structure régionale placée sous cette organisation mondiale, et cette famille pourra alors s’appeler les Etats-Unis d’Europe. Le premier pas pratique dans cette voie est la constitution d’un conseil européen.» 

 

Même si, à ce moment-là, tous les pays d’Europe ne voulaient pas participer à une telle communauté, c’était ainsi qu’il fallait commencer, afin de rendre le projet possible. Plus le projet avancerait, plus les pays restant se montreraient ouverts envers la Communauté, selon Churchill. La Suisse est-elle aussi incluse dans ce discours? Nous ne le savons pas. Il est toutefois surprenant de constater que la Suisse, citée comme modèle pour l’intégration européenne par Churchill, soit aujourd’hui l’un des seuls pays à avoir refusé l’idée d’une Communauté européenne. Que penserait Winston Churchill s’il voyait ça ?

 

[1] Churchill cite ici l’ancien Premier ministre britannique William Gladstone (1809-1898).

[2] c.f. (p.ex).: Robert Schumann-Erklärung – 9. Mai 1950, Europäische Union, Wie funktioniert die EU, die Symbole der EU, http://europa.eu/about-eu/basic-information/symbols/europe-day/schuman-declaration/index_de.htm, (12.02.2015).

 

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