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  • 21st November 2016 - 09:05 GMT
Questions à...

Francois Saint-Ouen, chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève

 

1) Une Union européenne fédérale est-elle encore réaliste avec la montée des nationalismes dans toute l’Europe ?

Je pense que oui, mais en tout cas pas à 27 et en tout cas pas sous la forme d’un Etat fédéral. Pour contrer le populisme et le nationalisme, la fédéralisation de l’Union Européenne – ou du moins d’une partie d’entre elle, suivant la procédure des « coopérations renforcées » (9 Etats minimum) du Traité de Lisbonne – doit s’inscrire dans le projet d’une Europe des citoyens que l’on attend depuis trop longtemps.

3) Quel rôle joue la libre circulation des personnes dans la construction européenne et les rapports culturels en Europe ?

La liberté de circulation, allant de pair avec la construction d’un ordre juridique de l’UE, a favorisé l’émergence d’une société européenne qui, à certains égards, est plus intéressante que les institutions de l’UE. Il y a une meilleure interconnaissance, de plus grandes possibilités de travailler ensemble sur des projets communs par-delà les frontières qui sont offertes aux jeunes générations.

4) Que penserait Denis de Rougemont de l’UE d’aujourd’hui ?

Je me garderai de parler à sa place. Il est mort en 1985. Depuis, beaucoup de choses ont changé… Rougemont a toujours pensé qu’on n’arriverait pas à faire l’Europe uniquement par l’économie. On s’en rend bien compte aujourd’hui.  La clé pour lui, c’était de développer à l’école, dès le plus jeune âge (pas seulement à l’âge de 15-16 ans ou à l’Université), un véritable programme de civisme européen (qu’il ne faut pas confondre avec une promotion des activités de l’UE). On ne l’a jamais réalisé à grande échelle. Pourtant aujourd’hui, il y a certainement plus de gens, du fait des contacts et des échanges plus nombreux, qui se voient comme des Européens, et non plus seulement des nationaux, qu’à son époque. Tout n’est donc pas perdu, mais il faut faire plus dans le sens de la transmission de valeurs et de représentations communes (il appelait cela la « culture »), toutes choses qui font exister (ou non) l’Europe dans l’esprit et le cœur des gens.

2) Beaucoup critiquent un manque de démocratie au sein de l’UE. Comment peut-on renforcer le rôle du citoyen dans une structure comme celle de l’UE, et tout particulièrement au niveau local ?

Ce n’est pas à l’UE de renforcer le rôle du citoyen : elle ne le peut pas. En revanche, ce qu’on attend d’elle, c’est qu’elle crée les conditions pour qu’une citoyenneté transfrontalière active se développe. Ce qu’il faut faire également, c’est revoir les politiques communautaires qui ont un impact négatif sur un certain nombre d’Européens qui, pour cette raison, ne peuvent que nourrir  une vision négative de l’UE : je pense aux phénomènes de désertification de nombreux territoires que favorise la politique agricole commune, ou alors aux insuffisances de l’Europe sociale, avec des effets pervers et dévastateurs bien connus (comme le dumping salarial des travailleurs détachés). La citoyenneté active s’exerce d’abord au niveau local. Il faut donc promouvoir de nouvelles approches par le bas, en termes de communautés territoriales durables, enracinées localement et reliées intimement au projet européen, un peu à la manière dont Denis de Rougemont des micro-régions comme « espaces de participation civiques ».

5) A quoi ressemblera l’Europe dans 50 ans ?

Elle ressemblera à ce que les Européens en feront. Les dernières années n’incitent guère à l’optimisme, mais rien n’est jamais perdu. Parlera-t-on encore d’Europe? Probablement… mais sous quelle forme ? Je ne pense pas que l’Union Européenne, qui est une forme née dans les années 1950, existera encore dans 50 ans. Il faudra inventer autre chose, avec une vraie ambition compréhensible par tous et réalisée au bénéfice de tous, sinon les nationalismes s’imposeront de nouveau, et avec eux, les rapports de force.

 

Francois Saint-Ouen est chargé de cours au Global Studies Institute de l’Université de Genève, spécialiste de la pensée de Denis de Rougemont et du fédéralisme européen.

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