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  • 9th April 2020 - 10:36 GMT
Questions à...

Philippe Wanner – L’immigration européenne en Suisse

1. Comment qualifieriez-vous la contribution de l’immigration européenne dans l’histoire de la Suisse moderne (post-12 septembre 1848) ?

Il y a toujours eu des échanges migratoires entre la Suisse et les pays d’Europe, liés à la proximité géographique, culturelle mais surtout à des opportunités économiques dans les secteurs industriels puis tertiaires. Le flux le plus important fut celui des Italien∙nes dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale : en 1970, la Suisse dénombrait plus d’un demi-million (583 000) d’Italien∙nes. Si elles et ils venaient en Suisse, c’est parce que l’économie en avait besoin, comme elle a besoin aujourd’hui des 2,2 millions d’étrangères et étrangers qui y résident et des 300’000 frontalières et frontaliers qui viennent chaque jour y travailler.

Lorsque l’on laisse de côté les chiffres pour aller sur le terrain, on est frappé par la capacité créatrice des immigré∙es ancien∙nes et actuel∙les. De nombreuses grandes entreprises, mais aussi une multitude de PME, essentielles à l’économie suisse, ont été fondées par des immigré∙es, qui ont contribué à l’essor de l’économie suisse, ce qui représente une contribution essentielle.

2. L’immigration européenne a-t-elle changé ou évolué depuis l’instauration d’une libre circulation des personnes avec l’Union européenne ?

La libre circulation des personnes a eu lieu à une période où l’économie suisse s’est spécialisée et où le marché du travail s’est internationalisé : les offres d’emplois hautement qualifiés sont désormais publiées sur Internet et accessibles partout. La libre circulation, en facilitant l’emploi des Européen∙nes, a, dans ce contexte permis à l’économie suisse de prendre part à ce marché des compétences et de profiter de cette internationalisation. Mais il ne faut pas se tromper : l’économie ne dépend pas seulement des politiques migratoires et une migration soutenue aurait eu lieu même en l’absence de libre circulation.

La libre circulation a aussi eu un effet dont on parle peu : celui de donner un statut légal à des ressortissant∙es européen∙nes – notamment du Portugal – qui, avant 2002, travaillaient en Suisse illégalement, réduisant ainsi les conséquences inhumaines de la clandestinité.

3. D’après votre étude[1], le marché du travail suisse connaît, depuis les années 2000, une augmentation de la migration hautement qualifiée, notamment du côté de la main-d’œuvre européenne. Quelles conclusions faut-il en tirer ?

Le marché du travail se transforme sans cesse. La globalisation et la tertiarisation de l’économie ont conduit à une situation où la Suisse a besoin de compétences extrêmement spécialisées, dans des secteurs émergents. Ces compétences ne se trouvent pas toujours en Suisse. On peut penser, par exemple, au domaine de la santé où la part des étrangères et étrangers parmi les personnes actives est très élevée. Par contre, pour certain∙es spécialistes de l’IT ou des sciences du vivant formé∙es en Suisse, des opportunités professionnelles intéressantes se trouvent à l’étranger. Dans ce contexte, il importe de pouvoir garantir une circulation des compétences qui soit la plus fluide possible.

Cette migration hautement qualifiée n’est pas toujours définitive. Souvent, des personnes hautement qualifiées arrivent en Suisse dans le but d’acquérir une expérience professionnelle et de vie, avant de rentrer chez elles. Parallèlement, elles apportent leurs spécificités, leurs connaissances et leurs compétences, qu’elles peuvent échanger avec leurs collègues. Ainsi, la mobilité des personnes hautement qualifiées est une chance pour les entreprises suisses car elle contribue à l’acquisition de nouveaux outils.

4. L’UDC s’attaque frontalement à la libre circulation des personnes. Est-ce que le recours à une immigration plus internationale, moins européenne, serait une alternative viable pour la Suisse ?

Pour les démographes et sociologues, un critère important lorsque l’on analyse l’impact des migrations sur un pays est celui de l’intégration. L’intégration fait référence à la capacité de vivre ensemble, de se comprendre, de communiquer. Elle est bien sûr facilitée en cas de proximité géographique. Par ailleurs, l’enquête Migration-Mobility que nous réalisons tous les deux ans montre le très fort attachement des migrant∙es à la Suisse, mais aussi à leur pays d’origine. La migration n’est jamais un départ définitif ; les attaches avec le pays d’origine sont fortes et nécessaires d’un point de vue humain. Migrer, ce n’est plus partir définitivement en laissant sa famille et ses ami∙es derrière soi. C’est souvent vivre entre deux pays. Ainsi, 80% des migrant∙es retournent régulièrement dans leur pays pour visiter leur famille. Ces liens sont plus faciles à entretenir si l’on vient d’Allemagne ou de France, comparativement à une migration plus lointaine.

En outre, si la migration de ressortissant∙es non-européen∙nes joue déjà un rôle important, elle ne peut pas se substituer à la migration européenne. Dans de nombreux secteurs, tel que celui de la santé, une majorité des potentiel∙les candidat∙es à l’immigration se trouvent en Europe. Se tourner vers des pays plus lointains, comme les pays du Sud, serait éthiquement discutable car cela viendrait à affaiblir le potentiel de croissance de ces pays.

5. Les conditions de travail et de rémunération ne cessent de s’améliorer dans les différents pays européens. Cette tendance pourrait-elle impliquer une diminution générale des flux migratoires venant de l’UE ?

Je ne pense pas qu’une amélioration des conditions de travail en Europe puisse diminuer sensiblement les flux migratoires en direction de la Suisse. Ceux-ci dépendent surtout des besoins de l’économie, donc de la conjoncture économique. Cependant, si les pays se retrouvent en concurrence, cela peut rendre plus difficile pour les entreprises suisses l’emploi des personnes les plus talentueuses.

Un autre élément qui ressort des données que nous recueillons régulièrement est le fait que la migration professionnelle est un moyen d’acquérir des compétences et une expérience de vie avant un retour dans son pays. Pour cette raison, je ne pense pas qu’elle diminuera même avec une amélioration des conditions de travail en Europe.

09.04.2020

Prof. Philippe Wanner, Professeur à l’Institut de démographie et socioéconomie de l’Université de Genève


[1] P. Wanner & I. Steiner (2018). « Une augmentation spectaculaire de la migration hautement qualifiée en Suisse ». Dans : Social Change in Switzerland, N° 16. Disponible sous : https://www.socialchangeswitzerland.ch/?p=1564

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