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  • 11th June 2016 - 11:20 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Simone Veil : juive, française, politicienne, mère

Simone Veil (*1927)[1]: juive, française, politicienne, mère. Le choix de ces attributions n’est bien sûr pas arbitraire. Dans son autobiographie, Simone Veil indique à quel point ces concepts sont centraux dans sa vie extraordinairement riche. Simone Jacob, de son nom de jeune fille, a grandi dans une famille juive de la classe moyenne et vécu une enfance protégée, entourée de trois frères et sœurs plus âgés. Elle se souvient avec nostalgie de ces moments :

«Lorsque je repense à ces années heureuses de l’avant-guerre, j’éprouve une profonde nostalgie. Ce bonheur est difficile à restituer en mots, parce qu’il était fait d’ambiances calmes, de petits riens, de confidences entre nous, d’éclats de rire partagés, de moments à tout jamais perdus.» (p. 27)

La seule chose qui a réussi à troubler la petite fille, ce fut la profonde aversion de son père envers les Allemands. Ce vétéran de la guerre empreint d’esprit patriotique ne croyait pas à un rapprochement entre la France et l’Allemagne.

«Il ne croyait pas à la réconciliation prônée par Aristide Briand.» (p. 17)

Simone Veil, aujourd’hui très respectée et admirée, raconte volontiers sa jeunesse à Nice dans les années trente avec ses camarades de classe, ses premières confrontations avec son père, architecte à la situation financière instable. Mais ce ne sont pas les difficultés financières paternelles qui menacent en premier lieu l’épanouissement de l’enfant. On s’en doute, c’est bien l’éclosion en Allemagne d’une ombre noire qui anéantira le bonheur et l’insouciance de toute famille juive : le nazisme et les idées raciales et délirantes d’Adolf Hitler y étaient devenues majoritaires. Bientôt il y eut la guerre, et la France fut divisée en deux zones, l’une occupée par l’Allemagne, l’autre dite « libre ». Nice est occupée par les Italiens et, en 1941, les Juifs sont tenus de se signaler auprès de l’occupant. Et puis, tout est allé très vite :

«Après la chute de Mussolini, dans l’été 1943, les Italiens signèrent un armistice et quittèrent la région. On entra dans la tragédie. Le 9 septembre 1943, la Gestapo débarquait en force à Nice, avant même les troupes allemandes. Ses services s’installaient à l’hôtel Excelsior, en plein centre-ville, et déclenchaient sans coup férir la chasse aux Juifs que les Italiens avaient refusé de mettre en œuvre.» (p. 45)

Six mois plus tard, Simone Jacob est traquée et arrêtée par les SS, en dépit de son faux passeport. Quelques heures plus tard, la mère, le père et les enfants Madeleine, Jean et Simone se retrouvent au poste de police. Denise, l’autre sœur, reste introuvable. La famille est transférée à Drancy où elle est scindée : le père et le frère Jean sont internés à Drancy, les trois femmes sont «chargées» pour Auschwitz. Le voyage est à tout jamais gravé dans la mémoire de Simone :

«Le voyage a duré deux jours et demi ; du 13 avril à l’aube au 15 au soir à Auschwitz-Birkenau. C’est une des dates que je n’oublierai jamais, avec celle du 18 janvier 1945, jour où nous avons quitté Auschwitz, et celle du retour en France, le 23 mai 1945.» (p. 64)

Ce qui suit relève du martyre comme ont dû l’endurer des centaines de milliers de familles juives. Auschwitz : lutter contre la faim, la soif, la maladie, la fatigue, contre les Kapos – les internés chargés d’assurer le « calme » – contre le temps et surtout combattre son propre esprit. Sa mère va perdre cette bataille et mourir du typhus, le sort de son père comme celui de son frère ne sont pas connus, mais ils ne sont jamais revenus. Cependant, avec la libération d’Auschwitz, la lutte des survivants n’est pas terminée. Il s’en suit une lutte pour la reconnaissance, une lutte pour se faire entendre.

«Nous souhaitions parler, et on ne voulait pas nous écouter. C’est ce que j’ai senti dès notre retour, à Milou et à moi : personne ne s’intéressait à ce que nous avions vécu.» (p. 106)

Sa sœur aînée Denise a survécu à la guerre en travaillant pour la Résistance, bien qu’ayant été déportée au camp de concentration de Ravensbrück. Mais un autre drame vient secouer la vie de Simone Veil : sa sœur aînée Madeleine et son fils Luc perdent la vie en 1952 dans un accident de voiture. Simone, désormais mariée à Antoine Veil et mère de trois garçons, ne renonce pas pour autant à se battre. Un idéal semble l’animer : celui d’une Europe en paix.

«Nous en étions convaincus : si les vainqueurs de 1945 n’opéraient pas une réconciliation rapide et totale avec l’Allemagne, les plaies d’une Europe déjà déchirée entre l’Est et l’Ouest ne cicatriseraient jamais et le monde courrait alors vers un nouveau conflit, plus dévastateur encore que les précédents ; un point de vue d’ailleurs partagé par de nombreuses victimes directes de la guerre dont on sortait, anciens prisonniers ou déportés, qui voyaient dans l’entente franco-allemande la seule façon de tourner la page des horreurs vécues.» (p. 145)

Simone Veil poursuit ses objectifs avec ambition et devient, incroyable parcours, Ministre de la Santé de Valéry Giscard d’Estaing. A ce poste, elle va se battre pour la légalisation de l’avortement, se heurtant ainsi frontalement à une France conservatrice sous l’influence de l’Eglise catholique et des gaullistes. De fait, elle se bat sur plusieurs fronts à la fois :

«Il ne sert à rien de travestir les faits : face à un milieu au conservatisme très marqué, je présentais le triple défaut d’être une femme, d’être favorable à la légalisation de l’avortement, et enfin d’être juive.» (p. 192)

Mais le ministère de la Santé n’a pas été le seul à connaître des bouleversements ; la situation européenne et politique a évolué dans les années 1950 comme jamais auparavant. En 1957, les Traités de Rome (CEE et Euratom) sont signés et la coopération en matière économique entre l’Allemagne, les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg, l’Italie et la France en est considérablement renforcée. Comme beaucoup de ses contemporains, Simone Veil est enthousiaste.

«Ce fut d’ailleurs une époque heureuse dans le processus de la construction européenne. Beaucoup de ses partisans voyaient l’avenir aux couleurs de leurs espérances et ne doutaient pas que les peuples allaient bientôt se rallier à cette vision.» (p. 224)

Dans ses jeunes années, Simone Veil est allée de Charybde en Scylla, puis le vent semble enfin avoir tourné en sa faveur. Grâce notamment à son travail largement reconnu comme Ministre de la Santé, elle est proposée par Valéry Giscard d’ Estaing à la présidence du Parlement européen où elle sera élue d’une courte tête. Ce sera là sans doute le point culminant de sa carrière, qui ne peut ici qu’être brièvement décrite. Pour Giscard d’Estaing, il s’agissait du seul choix possible, comme Simone Veil l’écrit dans son autobiographie :

«Mais Valéry Giscard d’Estaing avait décidé de faire flèche de tout bois, et même du plus improbable. Compte tenu de ce que je représentais, il voyait dans ma candidature un symbole de la réunification franco-allemande, et la meilleure manière de tourner définitivement la page des guerres mondiales, ainsi qu’il ne se privait pas de le répéter à ses interlocuteurs.» (p. 225)

Lors de son discours inaugural au Parlement, Simone Veil détaille aux députés présents sa vision d’une Europe unie et pacifique. Pour elle, les temps de paix ne doivent pas cacher le fait que le maintien de celle-ci est une œuvre  qui doit être renouvelée chaque jour, encore et encore.

«La situation de paix qui a prévalu en Europe constitue un bien exceptionnel, mais aucun de nous ne saurait sous-estimer sa fragilité.» (p. 394)

Il y avait beaucoup à faire au Parlement européen. A commencer par exemple par gérer les conflits internes avec le Danemark et le Royaume-Uni, qui ne sont pas sans rappeler la situation actuelle et le référendum au Royaume-Uni (« Brexit »). Simone Veil a été amenée à réfléchir aussi à la montée du Front national dans les années 1980, également au cœur de l’actualité qui est la nôtre. Enfin vint le référendum français sur la Constitution européenne en 2005, au moment où Simone Veil rédigeait son autobiographie. Pour la première fois dans sa longue vie politique, le doute a semblé s’insinuer dans son esprit quant à la résilience du projet européen.

«Jusqu’alors, et depuis un demi-siècle, la France avait toujours constitué, avec l’Allemagne, le moteur de la construction européenne. En paralysant la construction de l’Europe, notre pays s’est lui-même bloqué.» (p. 320)

Mais Simone Veil ne serait pas Simone Veil si elle cessait de se battre. Alors elle en vient à exiger des Européens la même chose que ce qu’elle a toujours exigé d’elle-même : une lutte inconditionnelle pour la justice et la paix.

«Dans les différents fonctions que j’ai occupées, au gouvernement, au Parlement européen, au Conseil constitutionnel, je me suis efforcée de ne pas faseyer, plaçant mes actes au service des principes auxquels je demeure attachée par toutes mes fibres : le sens de la justice, le respect de l’homme, la vigilance face l’évolution de la société.» (p. 327)

Et, en un sens, nous lui sommes tous redevables de ce combat.

[1] Toutes les citations sont tirées de : Veil, Simone, Une vie. Autobiographie, Versailles, 2008.

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