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  • 24th July 2015 - 10:19 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Bertha von Suttner et son roman Bas les armes!, 1889

Texte de Felix Brun, collaborateur scientifique du Nomes.

L’interprétation «officielle» de l’intégration européenne est une histoire qui est dominée par des personnalités et des caractères forts, généralement des hommes.[1] Cette histoire n’est pas fausse, mais elle laisse de côté une partie qui devrait également être reconnue : la participation des femmes dans le succès de l’intégration européenne, en particulier dans le projet de paix européen. Au cours du siècle dernier, de nombreuses femmes ont œuvré pour la compréhension entre les peuples et ont compris la paix comme un projet paneuropéen. Ce portrait en plusieurs parties de l’intégration européenne portera sur ces femmes et leurs idées.L’une des femmes les plus connues s’étant battue pour un projet de paix en Europe est Bertha von Suttner. En 1905, elle reçoit le prix Nobel de la paix pour son engagement sans faille. A noter que c’est Bertha von Suttner elle-même qui avait suggéré la création de ce prix. C’est avec son œuvre littéraire Bas les armes ! qui a été publiée en 1889 et qui a connu un énorme succès dans toute l’Europe que Bertha von Suttner s’est fait connaître. Von Suttner décrit dans ce livre la souffrance des femmes que leurs maris ont quittées pour aller faire la guerre. La narratrice du livre adopte une attitude pacifiste étonnante pour l’époque, mais qui est évidente dans le dialogue suivant :

 

«qu’il s’agisse de victoires ou de défaites – la guerre est en soi mauvaise…ne serait-il pas mieux qu’il n’existe rien de tel ?» «À quoi serviraient les militaires sinon ?» «Oui, a quoi ?» j’en ai l’habitude. «Et bien il n’y en aurait pas.» «Tu ne dis que des bêtises ! Ce serait une belle existence – uniquement des civils – qui me donne des frissons ! Par chance, c’est impossible.» (p. 20)

 

Passionnée par les théories de Charles Darwin et d’autres érudits anglais, Bertha von Suttner a créé dans son roman un personnage principal qui accorde la plus haute importance à l’intelligence dans la société humaine.

 

«L’histoire de l’humanité n’est pas – comme il était coutume de le croire – déterminée par les rois et les hommes d’Etat, par les guerres et les traités qui mettent en œuvre l’ambition de l’un et la ruse des autres, mais bien par le développement progressif de l’intelligence.» (p. 25)

 

L’enthousiasme pour le darwinisme a certes de nos jours un goût quelque peu rassis, bien que le darwinisme social soit compris aujourd’hui encore en tant que «loi du plus fort», ce qui contredit l’idée de la raison d’une certaine manière. Etonnamment, dans Bas les armes !, von Suttner rejette justement le droit du plus fort lorsqu’il permet par exemple au pouvoir judiciaire de mettre fin à un litige en passant avant les autres solutions. Dans un dialogue avec les plus importants représentants de l’armée, la narratrice se laisse convaincre par les principes suivants dans le roman :

 

«en bref», interrompis-je, «agir selon des principes militaires: nuire autant que possible à l’ennemi – c’est-à-dire chaque autre état – et si un différend survient, affirmer obstinément aussi longtemps que possible que l’on est dans notre bon droit – même si on se rend compte de notre erreur, n’est-ce pas ?» «En effet.» «Jusqu’à ce que chaque partie perde patience et doive être sacrifiée … c’est horrible !» «C’est le seul moyen de s’en sortir. Comment un conflit international peut-il être résolu autrement ?» «Comment les procès entre gens civilisés sont-ils réglés ?» «Par le tribunal. Mais les nations ne sont soumises à rien de tel.» «Tout comme les sauvages», disait le docteur Bresser en venant à mon secours. «Primo, les nations sont encore civilisées et il faudrait encore beaucoup de temps jusqu’à ce qu’elles se décident à avoir recours à un arbitrage international.» (p. 68)

 

Dans son enthousiasme pour la rationalité, von Suttner tente de montrer également que la croyance selon laquelle la guerre est un phénomène naturel et de ce fait inévitable, est fausse.

 

«Les gens ont certes pris l’habitude de considérer également la guerre comme un phénomène naturel et donc de la classer dans la même catégorie qu’un tremblement de terre ou une inondation – pour ne pas devoir trop y réfléchir. Mais cette manière de penser ne me correspondait pas.» (p. 70)

 

Une guerre, selon la certitude de von Suttner retranscrite dans son roman, pourrait être évitée grâce au bon sens de l’humanité. En effet, les individus sont responsables de leur propre bonheur – ou malheur.

 

«ce ne sont pas les dieux – mais bien les hommes qui s’attirent le malheur.» (p. 71)

 

Le bonheur de l’humanité dépend de l’idée que, dans un litige, les deux parties campent obstinément sur leurs positions et qu’il faut un tiers, c’est-à-dire un organisme indépendant, qui offre la meilleure solution pour mettre fin à ce conflit.

 

«Pourquoi ne pas mettre les droits de chacun en balance pour trouver une solution et si cela échoue, faire d’un tiers l’arbitre des décisions? pourquoi uniquement se hurler dessus: moi – moi je suis dans mon droit.» (p. 74)

 

Grâce au succès rencontré par Bertha von Suttner avec Bas les armes !, une voix au mouvement de la paix européen a soudainement été trouvée. Désormais, Bertha von Suttner participe à la plupart des grandes conférences sur la paix en tant qu’intervenante et contribue également fréquemment à leur organisation. En outre, elle n’est plus opposée à l’idée de créer un tribunal international. Lors du quatrième Congrès mondial pour la paix de 1892 à Berne, von Suttner souligne dans une déclaration la nécessité d’une fédération européenne et la mise en place d’une organisation internationale qui réglerait les différends par des moyens juridiques et pourrait ainsi empêcher les conflits militaires.

 

«Considérant que la communauté européenne – ce qui serait souhaitable notamment dans l’intérêt des relations commerciales de tous les pays – permettrait d’éliminer cet état d’anarchie et de créer des relations juridiques durables en Europe, (…) : le congrès invite les organisations de la paix européennes et leurs partisans à viser comme but ultime de leur propagande la création d’une confédération fondée sur la solidarité de leurs intérêts. Il invite également toutes les sociétés du monde (…) à attirer l’attention sur la nécessité d’un congrès international permanent lors duquel chaque question supranationale devrait être soumise, afin que chaque conflit trouve sa solution dans le droit et non dans la violence.» [2]

 

Von Suttner a dédié toute son énergie à la paix. En ces temps patriotiques et au plus fort de la soif de pouvoir impérialiste, elle a été qualifiée de manière méprisante de «Bertha la pacifiste». Jusqu’à sa mort, elle a lutté contre la montée du nationalisme et la propagande en faveur de la guerre. La paix était sa préoccupation première, mais elle savait, comme elle l’écrit dans Bas les armes !, que cette préoccupation resterait un rêve, une utopie.

 

«quel soupir de soulagement représenterait le mot « cessez-le-feu » s’il était accordé ! … comme le monde serait seulement apaisé – pensais-je alors pour la première fois – si cela existait partout : bas les armes ! – a jamais ! J’inscrivis le mot dans le carnet rouge. À côté, j’écrivis cependant entre guillemet «utopie».»

 

Son intuition devait se réaliser de manière surprenante: une semaine seulement après sa mort en juin 1914, Gavrilo Princip commettait un attentat à Sarajevo sur l’héritier du trône autrichien François-Ferdinand et son épouse Sophie. Un mois plus tard, l’Europe sombrait dans l’une des guerres les plus terribles que l’humanité ait jamais connue. Au cours du conflit, une autre Bertha, la «grosse Bertha» – un grand canon de l’armée allemande – joua un rôle majeur et mortel.

 

[1] Toutes les citations du roman sont tirées d’une version de celui-ci disponible sur internet. Von Suttner, Bertha, Bas les armes!, 1889 http://www.literaturdownload.at/pdf/Bertha%20von%20Suttner%20-%20Die%20Waffen%20nieder.pdf(consulté pour la dernière fois le 02.06.2015)

[2] Capper-Moneta-Suttner Antrag, Friedensantrag auf dem Berner Friedenskongress von 1892,https://www.phil-fak.uni-duesseldorf.de/frauenarchiv/ausstellungen/europa/suttner/frieden.html (consulté pour la dernière fois le 02.06.2015).

 

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