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  • 24th July 2015 - 10:12 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Débats de l’Assemblée nationale du 12.06. 1948, Partie 2

Texte de Felix Brun, collaborateur scientifique du Nomes.

Dans la première partie de notre résumé des événements du 12 juin 1948 à l’Assemblée nationale française, nous avons donné la parole aux adversaires des Accords de Londres [1]. Parmi ceux-ci, Pierre Cot, député de la gauche radicale, s’est opposé avec véhémence à la signature de ces accords. Pour lui, une concession à la question allemande revient à une trahison du peuple français.André Philip, membre de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO)[2] et se situant comme Pierre Cot à la gauche de l’échiquier politique, contredit Cot sur de nombreux points.Il est maintenant important de parler d’une nouvelle orientation de la politique étrangère française, selon Philip. Pour ce dernier, la politique étrangère de la France se compose de deux éléments différents. Il y a :

 

« d’une part, un héritage d’une politique intérieure traditionnelle de notre pays,  et, d’autre part, des initiatives nouvelles, des tâtonnements dans une nouvelle direction. »

 

La politique étrangère traditionnelle de la France se concentre trop sur la relation franco-allemande, dit Philip. La nouvelle orientation dans la politique étrangère devrait donc :

 

«chercher à prendre conscience d’un problème européen d’ensemble.»

 

Pour Philip, le Général de Gaulle n’avait pas pu se détacher de la forme traditionnelle de la politique étrangère française. Les demandes de de Gaulle, comme la séparation des régions du Rhin et du bassin de la Ruhr de l’Allemagne de l’Ouest, la division de l’Allemagne en différents Etats fédéraux et un affaiblissement ciblé de l’économie allemande, avaient leurs sources dans la pensée de la politique étrangère traditionnelle de la France. Selon Philip, c’est faux, car :

 

« aujourd’hui, cette politique n’est plus possible. Il ne semble pas que l’on puisse encore une quelconque de ces idées. (…) si l’on impose une telle politique par la force : elle exige une dictature violente, qui n’est ni dans nos goûts, ni dans nos traditions.»

 

Il ne faut pas mal le comprendre, continue Philip. Il milite en faveur d’une Allemagne fédérale, mais cela ne doit pas être imposé. La seule solution consiste à rendre l’Allemagne fédérale et :

 

«de créer autour d’elle une ambiance de fédéralisme généralisé en cherchant à organiser l’Europe.»

 

André Philip en vient à parler également de la situation économique de l’Allemagne. Beaucoup de choses ont changé à travers la guerre, déclare Philip.

 

«L’Allemagne ne pourra vivre, même si elle est unifiée – et si elle ne l’est pas, la situation est encore plus grave – que grâce à la charité publique, en faisant payer par les autres les importations de produits alimentaires indispensables.»

 

Philip souligne que cette situation ne pourra être modifiée que par une reconstruction de l’économie allemande. La reconstruction économique est donc une nécessité naturelle.

 

« …C’est par un travail positif et constructif que l’on peut être vainqueur. Ce n’est pas par une attitude négative et défaitiste. »

 

La France doit maintenant s’éloigner de sa politique étrangère traditionnelle, souligne encore une fois Philip. Il y a une bonne raison pour cela. La France n’est pas ressortie comme le seul vainqueur de la Seconde Guerre mondiale, il y avait d’autres puissances qui avaient droit au chapitre.

 

«Lorsqu’il s’agit de la Ruhr, ce sont ceux qui sont dans la Ruhr qui ont, évidemment, les premiers, la possibilité de dire leur mot.»

 

Lorsqu’on a demandé à Philip si, dans son attitude, il n’y avait pas une contradiction avec son engagement dans la résistance face à l’Allemagne nazie, le député a réagi avec émotion.

 

«Nous sommes entrés dans la lutte pour l’indépendance nationale, par les moyens divers qui étaient à notre disposition. (…) Mais je puis dire que, dès ce moment, (…) Il a pu y avoir entre nous certaines divergences sur les moyens diplomatiques de la réalisation. Dès ce moment, nous avons pensé et je pense encore que certaines difficultés auraient pu être évitées avec un peu plus d’esprit d’équipe et de coopération, avec un peu moins de brutalité dans certaines expressions.»

 

Après cette déclaration, les émotions débordent à l’Assemblée nationale. Louis Martin, député des Républicains indépendants (RI), accuse Philip d’avoir une attitude de faible d’esprit. Il doit cesser de :

 

«caractériser une politique  traditionnelle en la déformant, comme vous venez de le faire. Laissez ceux qui l’ont toujours préconisée l’exposer et la défendre : ce sera plus sûr, mais, vous, ne la déformez pas pour la jeter ensuite par-dessus bord. (…) vous l’avez travestie à un point scandaleux.»

 

Martin parle maintenant avec colère et reproche indirectement Philip de porter la culpabilité de la Seconde Guerre mondiale.

 

«Si nous sommes revenus à une seconde guerre mondiale, c’est parce que vous avez été de ceux qui avaient refusé de l’appliquer. (…) le parti que vous représentez a des responsabilités terribles.»

 

Après quelques remarques sur la situation économique en Europe, André Philip vient à aborder le cœur de son discours : un marché européen commun pour les produits de l’industrie lourde. Ainsi la crise économique en Europe pourrait être surmontée, estime Philip.

 

«Ce qu’il nous faut chercher, c’est un énorme développement des grandes industries lourdes, seules capables de donner à la France et à l’Europe les moyens d’action pour résoudre leurs difficultés présentes. Cela n’est possible que si ces industries travaillent non pas pour un marché de 30 ou 40 millions d’habitants, mais pour un marché de 200 à 250 millions d’habitants. (…) il nous faut, dans les années qui viennent, créer une union douanière efficace et, pendant le répit que nous laisse le plan Marshall, commencer à construire l’unité économique de l’Europe.»

 

Philip exprime également sa préoccupation au sujet de la division de l’Allemagne. Nous devons nous rapprocher de plus en plus en Europe, la division de l’Allemagne ne conduit que vers un nouveau nationalisme. A présent, les Accords de Londres sont la seule manière d’empêcher la séparation.

 

«Si vous pouviez aujourd’hui faire une dernière tentative pour le rapprochement de tous, afin que l’organisation de l’Allemagne soit conçue pour toute l’Allemagne et pour un accord entre tous les alliés, je souhaiterais que vous ne laissiez pas échapper cette dernière espérance, ne fut-ce, la réussite s’avérant impossible, que pour marquer d’une façon claire et précise les responsabilités, comme il en est allé pour le plan Marshall.»

 

A la fin de son discours, Philip vient à parler des différentes difficultés qui ont apparemment émergé durant les négociations à Londres. Il aimerait savoir du ministre des Affaires étrangères, comment les accords ont été traités et si ce sont des accords ou des propositions. Le parti socialiste prend la parole pour apporter une réponse à cette question. Mais cela n’a pas influé sur sa décision de donner un oui ou un non aux Accords. Plus important encore, Philip souligne qu’il devait lancer un débat général sur la politique future de la France et de l’Europe.

 

«En conclusion, je crois que le problème n’est pas tant le «oui», le «non» ou le «peut-être» que nous allons prononcer. Le problème essentiel, c’est l’esprit dans lequel la réponse sera fournie. un «non» par lequel la France se séparerait des autres pays, un «non» qui nous ramènerait à la vieille conception des problèmes franco-allemands, (…) un «non» inspiré par l’esprit (…) de «la France, la France seule» serait une catastrophe !»

 

[1] Voir: Journal Officiel de la Republique Française, Débats Parlementaire de la 4eme République, Assemblée National, 1963, N° 63, 1. Législature, Session de 1948, Compte rendu in extenso, 112 séance, séance du samedi 12. Juin 1948, pdf Version auf : http://4e.republique.jo-an.fr/?q=andré+philip+12.+juin+1948, 17.03.2015.

[2] Ancêtre de l’actuel Parti socialiste

 

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