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  • 24th July 2015 - 10:10 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Débats de l’Assemblée nationale du 12.06.1948, Partie 1 [1]

Texte de Felix Brun, collaborateur scientifique du Nomes.

Il n’y pas une meilleure image que les débats de l’Assemblée nationale en juin 1948 pour montrer à quel point les divisions étaient profondes après la Seconde Guerre mondiale au sein de la société européenne et les efforts qui ont été nécessaires pour les effacer. Après une conférence de plusieurs mois à Londres, les députés discutent à Paris de la ratification des documents finaux de Londres. Ces derniers contiennent, entre autres, les trois points suivants : 1) la fondation d’une Assemblée constituante en Allemagne de l’Ouest, 2) la possibilité d’avoir un examen et un changement éventuel des frontières par les gouvernements ouest-allemands, 3)l’instauration d’un statut d’occupation par les Alliés qui doit développer la relation des trois puissances (USA, Grande-Bretagne et France) avec un futur gouvernement allemand . Dans cette première partie, nous présenterons les adversaires aux accords, parmi lesquels Pierre Cot, alors membre du Parti radical-socialiste . Au début de son interpellation déjà, Cot nous montre toute la portée de la Conférence de Londres pour l’Europe.

 

« De notre décision [concernant les traités de Londres] dépendra peut-être toute l’orientation de l’Europe et, par conséquent, du monde»

 

Pour Cot, il est clair que les députés de l’Assemblée nationale doivent conclure qu’il n’y a qu’une seule solution aux accords de Londres et qu’il s’agit d’un non clair.

 

« Quant à nous, vous le savez nous étions tout simplement partisans de dire «non», parce que nous pensions «non»»

 

Ce non sera établi et c’est en divisant son discours en trois parties que Cot appuie son refus. Dans la première partie, il exprime ses impressions concernant les traités de Londres. Dans la seconde partie, Cot tente de démontrer pourquoi la France est actuellement dans la position inconfortable de devoir faire des concessions à son ennemi intime, l’Allemagne. Dans la troisième partie, Cot cherche des solutions pour résoudre la situation. La relation entre la France et l’Allemagne est logiquement glacée après la Seconde Guerre mondiale. En effet, les groupes communistes et radicaux-socialistes ne voient aucune raison de s’entendre ou, de manière plus ambitieuse, de pardonner ä l’Allemagne. Selon Cot, le plus grand problème reste celui de la dénazification qui a du mal à progresser.

 

« Avant de rendre à l’Allemagne son pouvoir gouvernemental, il fallait accomplir un long travail de dénazification, de démocratisation, de décartellisation »

 

Cot met en avant un point crucial qui ne sera portée à la connaissance de tous que vingt ans plus tard lors des événements de 1968. La dénazification n’était effectivement pas un thème central de la politique intérieure de la RFA naissante sous Adenauer. Il faut ainsi noter que la plupart des chanceliers des débuts de la RFA – le chancelier Adenauer inclus – ont laissé un sentiment mitigé au sein de la résistance face à l’Allemagne nazie . Durant les manifestations étudiantes de 1968, toute une génération reprochera à ses parents de ne pas avoir suffisamment identifié et clarifié le passé durant la Seconde Guerre mondiale. Un autre point sensible concerne les questions relatives au territoire de la Ruhr. Comme les traités de Londres sont indirectement liés au Plan Marshall provenant des Etats-Unis, il devrait être possible de garder l’industrie lourde dans la région de la Ruhr en Allemagne. Cot n’a aucune compréhension de cela, il a échafaudé un autre plan avec ses camarades.

 

« Ce que vous avez abandonné, c’est donc cette grande idée française, cette idée nouvelle, importante pour l’organisation de l’Europe, d’après laquelle au lieu de favoriser la reconstruction de l’industrie allemande (…), on s’efforcerait au contraire de localiser cette production en Belgique, dans le Luxembourg et dans notre pays. En bref, ce qu’on nous propose, c’est de refaire une Allemagne, (…) de lui redonner une puissance économique dont nous savons qu’elle a toujours été, comme elle le sera encore dans l’avenir, (…) une menace, non pas seulement pour notre pays (…), mais encore pour la sécurité de l’Europe et la paix du monde. »

 

La peur de Pierre Cot d’une Allemagne forte est compréhensible d’une certaine façon. La France a été trois fois en guerre avec l’Allemagne de 1870 à 1945, amenant les deux nations à un statut d’ennemis jurés. Le souhait de Cot de punir l’Allemagne avec la délocalisation de la production d’acier en Belgique et en France répond à la logique de cette rivalité. Pour Cot, permettre à un acteur tel que l’Allemagne de se reconstruire grâce à un soutien économique constitue une trahison envers son pays. En outre, Cot exclut une forme de contrôle de la production d’acier allemande – comme prévu dans les accords, Cot est convaincu que, dans un tel cas, les Américains pourraient exercer trop de pouvoir et d’influence sur l’Allemagne.

 

« Ce mécanisme qui sera mis en place aboutit à placer la Ruhr, non pas sous contrôle international, mais sous un contrôle anglo-saxon, avec prédominance américaine et simple consultation française. »

 

Cot montre ici non seulement une peur envers une Allemagne forte, mais aussi envers l’influence grandissante des Etats-Unis. Cot souligne que cette dernière a conduit l’Europe occidentale vers une situation délicate: l’Allemagne a été divisée (la séparation officielle de l’Allemagne n’arrive qu’un an plus tard en 1949). A travers les déclarations de Cot, on peut constater à quel point les positions des quatre puissances occupantes en Allemagne étaient enlisées à cette époque, Cot dit même qu’une « guerre froide » s’est déjà installée. Comme Cot est un radical-socialiste de l’aile gauche, il prend clairement position pour le côté soviétique. Cot ne mentionne pas dans son interpellation le fait que la partie soviétique et la partie allemande sous Konrad Adenauer ont toutes deux plaidé pour la séparation. Penchons-nous sur la deuxième partie de l’interpellation : il devient évident que la relation de la France avec ses alliés se situe au centre de celle-ci. Cot remarque que la France a été laissée seule durant les négociations à Londres et il se pose la question rhétorique suivante: pourquoi cela a-t-il été le cas ? La réponse est claire :

 

«Parce que, depuis un an, nous avons vu se refroidir et se détériorer nos relations avec l’union soviétique et avec les pays de l’est. La solitude dans laquelle nous nous sommes trouvés à Londres a été la cause de notre faiblesse. Mais cette solitude est la conséquence de l’évolution de la politique extérieure du gouvernement depuis un an. C’est un devoir pour la France de trouver dans l’est un contrepoids à la force allemande.»

 

Les lignes montrent clairement les différences entre les différents camps politiques, non seulement en France, mais aussi dans l’Europe continentale dans son ensemble. Les communistes et les socialistes – dont beaucoup ont été des résistants actifs face à l’Allemagne nazie – font face à une opposition chrétienne-conservatrice. Si l’on se souvient des évènements en Italie ou en Espagne, mais également de la violence de la Bande à Baader en Allemagne, il faut se rendre compte que les combats politiques ont été très intensifs dans tous les pays importants d’Europe centrale et ont duré longtemps, mais qu’ils ont été généralement remportés par les forces conservatrices. La mise en place de celles-ci a permis le développement de l’Europe. L’Europe aurait un aspect différent aujourd’hui, si les communistes (et les socialistes) avaient remporté ces débats politiques. La seule solution que voit Pierre Cot en cet instant est le rejet des accords de Londres. Il veut seulement pouvoir empêcher que le pays décideur – la France – se trompe sur la question la plus importante de l’Europe – la question allemande. Ceci est à l’avantage de la France et plus encore à la dignité des héros qui ont combattu l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale.

 

« Il s’agit ici de la France que nous aimons tous. Nous aimons la France en raison de ses paysages, de son passé, de son peuple. (…) c’est notre rôle, notre honneur, de parler au nom de toutes les victimes de la barbarie de l’Allemagne nazie (…) et nous devons montrer au monde (…) qu’il y a une différence entre les victimes et les bourreaux pendant la seconde guerre mondiale. »

 

Trois ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, le concept de peuple joue encore un rôle élémentaire dans les débats politiques des nations d’Europe centrale, même au sein de la gauche politique. L’interpellation du député Cot a naturellement provoqué des réactions dans d’autres camps politiques de l’Assemblée nationale française. Nous nous occuperons de ces réactions dans la seconde partie de ce document. Il y a eu plusieurs personnalités importantes, principalement dans les partis de gauche, qui se sont prononcées contre l’inimitié entre l’Allemagne et la France et qui ont conservé l’espoir de pouvoir construire une nouvelle Europe avec une alliance européenne.

 

[1]Note: Journal Officiel de la République Française, Débats Parlementaire de la 4eme République, Assemblée Nationale, 1963, N° 63, 1. Législature, Session de 1948, Compte rendu in extenso, 112 séance, séance du samedi 12. Juin 1948, pdf Version sur : http://4e.republique.jo-an.fr/?q=andré+philip+12.+juin+1948, Consulté le 24.02.2015.

[2] Note.: Görtemaker, Manfred, Von den Londoner Empfehlungen zum Grundgesetz. Ein kurzer Überblick zur Entstehung der Bundesrepublik Deutschland, in: Bundeszentrale für politische Bildung, Dossier: Grundgesetz und Parlamentarischer Rat, 01.09.2007, http://www.bpb.de/geschichte/deutsche-geschichte/grundgesetz-und-parlamentarischer-rat/38975/kurzueberblick?p=all, Consulté le 23.02.2015

[3]Parti républicain, radical et radical-socialiste (PRRR).

 

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