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  • 21st March 2016 - 09:34 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Friedrich Dürrenmatt – Pour une Suisse européenne

Au premier coup d’œil, la dimension européenne de la pensée de Friederich Dürrenmatt ne va pas de soi.  Alors, pourquoi ajouter ce dernier à notre galerie d’écrivains qui ont pensé la question européenne ? Lire l’œuvre de l’auteur de La Panne, c’est d’abord se confronter au reflet d’une Suisse provinciale et archaïque, c’est rencontrer un Dürrenmatt avant tout «suisse de gaité de cœur »[1] et qui n’a pourtant quasiment jamais franchi les frontières de son pays. Or, malgré ce provincialisme, Dürrenmatt a toujours été présenté comme un penseur critique qui dressait dans ses «étoffes», comme il se plaisait à appeler ses pièces de théâtre, l’image d’une Suisse internationalement intégrée et consciente de ses responsabilités. Une Suisse qui aurait pu servir de modèle à l’Europe, comme  il l’évoquait dans un entretien avec le diplomate suisse Alfred Defago :

«La Suisse est une réalité qui a émergé pour des raisons très spécifiques historiquement parlant. […] La Suisse est une confédération et surtout un Etat artificiel. Mais si on la comprend, il faut alors convenir que la Suisse est quelque chose de très moderne, qui pourrait devenir quelque chose de très moderne. Par exemple, si vous prenez la question européenne aujourd’hui : l’Europe, qui ne peut être transformée en une nation, devrait l’être en une sorte de Suisse» (Eine Schweiz zu feiern?, Entretien du 1er août avec Alfred Defago, p. 198)

Si l’on analyse avec attention les différents textes de Dürrenmatt, une constante de son travail est particulièrement frappante : à partir de petits événements, locaux ou cantonaux, il cherche toujours à établir des liens avec quelque chose de plus grand, avec l’Europe en quelque sorte. Bien que Dürrenmatt souligne l’importance du local et du régionalisme, il met dans le même temps en garde contre le provincialisme politique et la mode de délibération helvétique.

«La Suisse, qui n’est plus en mesure de se donner un sens nouveau, est en train de se dissoudre, car son ancienne mission a perdu une grande partie de son sens dans une Europe en mutation. […] L’Europe se rassemble. Sans nouvelle tâche à accomplir, la Suisse […] va devenir la proie de sa propre force centrifuge, le Jura bernois étant un indicateur de cette tendance.» (Zur Dramaturgie der Schweiz, p.154)

Pour Dürrenmatt, le travail politique est donc avant tout une histoire de clairvoyance. La politique a besoin d’une vision, elle doit se battre pour le nouveau, non se contenter de conserver l’ancien. Celui qui s’engage trop tard dans l’action politique perd en liberté puisque les innovations doivent nécessairement être acceptées à un moment donné. La démocratie est une forme politique décisive pour permettre le renouvellement.

«En politique, on ne cède à la nécessaire nouveauté que lorsqu’il est trop tard pour le renouvellement de l’ancien. Une politique qui arrive trop tard est une politique qui arrive juste à temps pour son enterrement. Notre liberté consiste dans le fait d’accepter librement le renouveau indispensable avant que nous ne soyons forcés de le faire. Mais cela ne se fait librement que si l’on a la vision de cette nécessité ; même si la perspicacité à elle seule ne suffit pas, il faut avoir le goût de vouloir faire quelque chose librement. Le goût de la démocratie, c’est le goût de la nouveauté, car sans goût de la nouveauté, il n’y a pas de démocratie.» (Spass an der Schweiz, p. 47)

Une autre assertion clé de la pensée politique de Durrenmatt concerne la question du fédéralisme. Il perçoit dans celui-ci de nombreux avantages, mais a également pu constater – à travers la question politique jurassienne, question centrale dans son canton natal de Berne – les dangers de cette forme d’organisation politique.

«Le conflit du Jura est au fond un combat contre des moulins, et de tels combats ne peuvent être raisonnables, mais seulement déraisonnables ; dans le conflit du Jura, le fédéralisme malade joue la partie du satyre, en espérant que ce ne soit pas celle du chant du cygne». (Die Schweiz als Wagnis, Entretien avec Alfred A.Hasler, p. 120)

Pour Dürrenmatt, le fédéralisme ne peut fonctionner que couplé au centralisme. La dialectique fédéralisme-centralisme présente un concept intéressant, surtout à l’heure des discussions sur le «monstre bureaucratique bruxellois» et des revendications pour une Europe fédérale. Une nouvelle fois, malgré les difficultés dans le conflit du Jura, Dürrenmatt voit la Suisse comme un modèle politique.

«Le fédéralisme est un contrepoids nécessaire au centralisme. Je considère que l’interaction entre fédéralisme et centralisme est essentielle. Pris individuellement, le fédéralisme est mortifère et le centralisme est ennuyeux. Aujourd’hui, la Suisse propose un cadre qui fonctionne, dans lequel le terrain n’est pas si mal jalonné.» (Die Schweiz als Wagnis, Entretien avec Alfred A. Hasler, pp. 121-22)

Une autre question taraude Dürrenmatt: celle de la neutralité. Il n’a cessé de s’exprimer à propos de cette « position politique d’un petit Etat » (p.123). Pour lui, la neutralité ne renvoie pas à une forme de distance politique, mais au contraire relève d’une participation active à la politique internationale.

«Le neutre doit être aussi inoffensif et aussi utile que possible. La neutralité est une ruse employée par le petit Etat pour se faufiler à travers le monde. […] En vérité, la neutralité est une position politique froide et calculatrice. La Suisse pourrait également agir de manière plus déterminante qu’elle ne le fait généralement. La neutralité permet de s’impliquer ou de se tenir en retrait selon les cas. […] Nous devrions être un exemple. Pas en général, mais en particulier. Peut-être devrais-je plutôt dire les choses ainsi : notre devoir est d’alimenter en idées la politique internationale.» (Die Schweiz als Wagnis, Entretien avec Alfred A. Hasler, p.123)

La passivité qui domine en Suisse donne à réfléchir à Dürrenmatt : ainsi, dès que la tâche est trop difficile, la Suisse brandit l’argument de la neutralité. Elle se déguise en agneau alors qu’elle est en réalité un loup, à l’image de tous les autres Etats. L’auteur du Juge et son bourreau trouve cette tromperie moralement répréhensible.

«Chaque Etat dispose d’une idéologie qui est la résultante de sa structure économique, internationale, historique et émotionnelle. L’idéologie de la Suisse consiste en l’affirmation de sa passivité. La Suisse est un super-loup qui se déclare neutre, comme un super-agneau.» (Helvetisches Zwischenspiel, p.182)

Dürrenmatt est cependant convaincu que la neutralité ne devrait pas empêcher la Suisse de jouer un rôle actif dans la politique européenne. De plus, jamais la neutralité ne devrait être mal utilisée, comme le prétexte à une politique passive. En tant que petit Etat neutre, la Suisse a une responsabilité particulière, explique Dürrenmatt, qui reconnaît que la neutralité suisse est en quelque sorte une concession des puissances européennes à son endroit, une concession qui se doit d’être donc renouvelée régulièrement.

«Chaque Etat a une tâche particulière à accomplir et occupe une position précise parmi les Etats. […] Ce qui se passe actuellement en Europe, nous ne pouvons pas encore le quantifier réellement, mais la question est de savoir si la Suisse aura toujours un rôle à jouer au sein de la nouvelle Europe. […] La tâche historique de la Suisse, celle de garder les cols de montagne, ne suffit plus à rendre son existence nécessaire. […] Beaucoup croyaient qu’une Suisse neutre survivrait à tous les dangers. […] Si les Etats-Unis d’Europe sont un jour créés, il faudra que la Suisse rejoigne ce grand Etat. La neutralité est une stratégie politique et non une croyance. La neutralité du cœur n’existe pas chez l’homme de chair et de sang. Les systèmes politiques doivent être modifiés si la situation l’exige. Surtout, il nous faut rejeter fermement une neutralité qui accorde aux citoyens une existence de pacha. […] Une neutralité n’a de sens que si elle est utile à l’Europe». (De la fin de la Suisse, pp. 238-241)

La neutralité comme preuve de confiance des puissances européennes : quelle idée excitante alors que les revendications pour l’entrée de la Suisse dans l’UE se multiplient ! Par cette pensée Dürrenmatt a en fait développé une demande centrale on ne peut plus actuelle :

«La neutralité est un privilège que nous devons gagner en assumant notre part. C’est pourquoi il est de notre devoir de venir en aide aux personnes qui viennent à nos frontières, même si cela implique d’avoir moins à manger. Seule une Suisse qui apporte autant que possible aide et protection aux réfugiés mérite d’exister. C’est notre premier impératif politique de penser d’abord aux autres et ensuite seulement à nous. […] Aucun Etat n’est autant basé sur la justice que la Suisse. La liberté qui n’est pas arbitraire n’est possible que dans la justice. La justice est la principale responsabilité de la Suisse. […] Il est du devoir de l’Etat d’établir la justice. […] L’avenir nous dira si celle-ci peut devenir un Etat moderne ou déclinera jusqu’à devenir obsolète. Nous devons comprendre que nous sommes à un tournant dans l’Histoire. La Suisse de l’avenir n’est concevable que comme l’Etat le plus social au monde, sinon elle ne sera plus que mentionnée çà et là comme une curiosité dans les leçons d’Histoire des générations futures. Construire une Suisse sociale n’est pas la tâche des étrangers, pas plus qu’elle n’est la victoire de peuples sur d’autres, pas même les Russes : c’est notre responsabilité» (De la fin de la Suisse, pp 238-241).

Il est à espérer que la Suisse se tournera vers ses points forts et sa responsabilité au sein d’une communauté européenne de valeurs. Espérons que la Suisse cesse de s’orienter vers le modèle des «écuries d’Augias» dans lesquelles le fumier s’accumulait avant qu’Hercule ne soit sollicité de l’étranger comme garçon d’écurie. Sans doute Friedrich Dürrenmatt aurait-il plaidé pour plus de courage dans la conduite de la politique européenne de la Suisse car, comme il le fait si bien dire à Hercule :

«Ce pays dépasse l’entendement, je ne peux plus supporter ces vapeurs chaudes qui recouvrent tout». (Von heiligen Güttern, p.94)

[1] Toutes les références citées ici sont tirées du livre suivant : Arnold, Heinz Ludwig et al. , Friedrich Durrenmatt. Ma Suisse, un livre de lecture, Zurich 1998. Les titres d’articles et les numéros de pages renvoient à l’édition en allemand. Cet ouvrage n’a pas été traduit.

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