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  • 23rd February 2016 - 09:14 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Romain Rolland : «Au-dessus de la mêlée», 1914.

L’écrivain français pacifiste Romain Rolland  (1866-1944) fut l’une des rares voix à avoir protesté avec véhémence contre la Première Guerre mondiale, cette guerre entre les peuples d’Europe. S’étant formé à Paris, celui qui fut prix Nobel de littérature (1915) a été dans les années d’avant-guerre maître de conférences en histoire de la musique à la Sorbonne[1]. Vivant de manière spartiate, il s’attelait jour et nuit à cultiver son esprit par la lecture. [2] C’est aussi dans ces mêmes années qui précèdent la guerre que sont publiés ses grands romans dont le plus connu, Jean-Christophe (1912), est dédié au compositeur allemand Johann-Christoph Klafft qui a déménagé en France après son adolescence et y a trouvé une nouvelle patrie. Lorsque la Première Guerre mondiale éclate en 1914,  le pacifiste qu’est Rolland se trouve par hasard en Suisse. Surpris par les événements, il reste finalement à Genève et investit ses forces dans l’aide humanitaire après de la Croix-Rouge. Quelques semaines après le déclenchement de la guerre, le Journal de Genève (aujourd’hui Le Temps) publie une série d’articles de Romain Rolland réunis sous le titre d’Au-dessus de la mêlée. L’auteur s’y montre troublé par l’enthousiasme général en faveur de la guerre et met en garde face à l’imminence d’une grande tragédie.

«Ô jeunesse héroïque du monde ! Avec quelle Joie prodigue elle verse son sang dans la terre affamée ! Quelles moissons de sacrifices fauchées sous le soleil de ce splendide été !… Vous tous, jeunes hommes de toutes les nations, qu’un commun idéal met tragiquement aux prises, jeunes frères ennemis  (…), comme vous m’êtes chers, vous qui allez mourir !»

Si Rolland reçoit bien sûr aussi des lettres patriotiques de certains de ses amis engagés dans le service militaire, il ne craint pas dans Au-dessus de la mêlée de s’opposer avec une bonne dose de cynisme à ceux qui préfèrent mourir en héros plutôt que de s’opposer à la guerre en guise de défense.

«Votre abnégation, votre intrépidité, votre foi absolue en votre cause sacrée, (…) m’assurent de votre victoire (…). Mais quand bien même le malheur eût voulu que vous fussiez vaincus, et la France avec vous, une telle mort eût été la plus belle que pût rêver une race. Elle eût couronné la vie du grand peuple des croisades. Elle eût été sa suprême victoire… Vainqueurs ou vaincus, vivants ou morts, soyez heureux !»

Pour Romain Rolland cependant, ce ne sont pas en premier lieu les jeunes hommes qui se jettent – ou doivent se jeter – dans la guerre, qui sont responsables du carnage qui ravage à cette époque toute l’Europe, mais bien ceux de la génération précédente, les élites intellectuelles, les politiciens et les prêtres.

«Osons dire la vérité aux aînés de ces jeunes gens, à leurs guides moraux, aux maîtres de l’opinion, à leurs chefs religieux où laïques, aux Églises, aux penseurs, aux tribuns socialistes. (…). Cette jeunesse avide de se sacrifier, quel but avez-vous offert à son dévouement magnanime ? L’égorgement mutuel de ces jeunes héros !»

L’Européen qu’est Romain Rolland voit dans la guerre mondiale une catastrophe qui va durablement ébranler le continent. Mais pour quelle raison les populations ne s’opposent-elles pas à cette destruction, s’interroge invariablement l’ami de Stefan Zweig.

«Est-ce que vous ne voyez pas que si une seule colonne est ruinée, tout s’écroule sur vous ? Était-il impossible d’arriver, entre vous, sinon à vous aimer, du moins à supporter, chacun, les grandes vertus et les grands vices de l’autre ? Et n’auriez-vous pas dû vous appliquer à résoudre dans un esprit de paix (vous ne l’avez même pas, sincèrement, tenté), les questions qui vous divisaient, (…) ? Faut-il que le plus fort rêve perpétuellement de faire peser sur les autres son ombre orgueilleuse, et que les autres perpétuellement s’unissent pour l’abattre ? À ce jeu puéril et sanglant, où les partenaires changent de place tous les siècles, n’y aura-t-il jamais de fin, jusqu’à l’épuisement total de l’humanité ?»

Rolland rend deux groupes sociaux particulièrement responsables de la guerre: l’Eglise d’une part, les partis ouvriers, de l’autre. Et si l’accusation de ces deux groupes peut surprendre, l’auteur de Jean-Christophe rappelle leur implication écrasante dans la guerre par la trahison des idéaux qui ont été les leurs, chrétiens ici, socialistes et internationalistes là.

«(…) les deux puissances morales, dont cette guerre contagieuse a le plus révélé la faiblesse, c’est le christianisme, et c’est le socialisme. Ces apôtres rivaux de l’internationalisme religieux ou laïque se sont montrés soudain les plus ardents nationalistes.»

Tous cependant ont finalement participé à la trahison leurs idéaux, les artistes comme les autres, alors que Rolland avait espéré de la part de ces derniers plus de courage et plus d’engagement contre la guerre.

«Des combats singuliers se livrent entre les métaphysiciens, les poètes, les historiens. Eucken contre Bergson, Hauptmann contre Maeterlinck, Rolland contre Hauptmann [3], Wells contre Bernard Shaw. Kipling et d’Annunzio, Dehmel et de Régnier chantent des hymnes de guerre. Barrès et Maeterlinck entonnent des péans de haine. Entre une fugue de Bach et l’orgue bruissant: Deutchland über Alles !»

Le pacifiste Romain Rolland ne voit plus alors qu’un seul moyen de résister à la guerre : il faut se détourner résolument du patriotisme dangereux. Ainsi, en est-il convaincu, s’il est possible de cohabiter au sein du continent européen, alors la guerre pourrait perdre son attrait aux yeux des populations,.

«Ainsi, l’amour de la patrie ne pourrait fleurir que dans la haine des autres patries (…) ? (…) Non, l’amour de ma patrie ne veut pas que je haïsse et que je tue les âmes pieuses et fidèles qui aiment les autres patries. Il veut que je les honore et que je cherche à m’unir à elles pour notre bien commun.(…) Entre nos peuples d’Occident, il n’y avait aucune raison de guerre. En dépit de ce que répète une presse envenimée par une minorité qui a son intérêt à entretenir ces haines, frères de France, frères d’Angleterre, frères d’Allemagne, nous ne nous haïssons pas. Je vous connais, je nous connais. Nos peuples ne demandaient que la paix et que la liberté.»

En septembre 1914, alors que la guerre vient de débuter, Romain Rolland  est  déjà conscient qu’il va falloir créer sans tarder une institution pour enquêter sur les crimes de guerre. Il exigera qu’un tribunal international voie le jour pour juger ces derniers.

«(…) de trop grands crimes déjà ont été commis, des crimes contre le droit, des attentats à la liberté des peuples et aux trésors sacrés de la pensée. Ils doivent être réparés. (…) Mais, au nom du ciel, que ces forfaits ne soient mots affreux. Un grand peuple ne se venge pas ; il rétablit le droit. (…) Notre premier devoir est, dans le monde entier, de provoquer la formation d’une Haute Cour morale, (…) qui veille et qui prononce sur toutes les violations faites au droit des gens, d’où qu’elles viennent, sans distinction de camp.»

Résidant en Suisse, c’est-à-dire en terrain neutre, Rolland reconnaît également l’importance des pays neutres dans la construction d’une Europe pacifique. D’où son idée d’exiger de ces pays en marge de la guerre un surcroît d’investissement, de coopération et de vigueur dans la construction des idéaux d’une Europe unie.

«(…) comme les comités d’enquêtes institués par les parties belligérantes seraient toujours suspects, il faut que les pays neutres de l’Ancien et du Nouveau Monde en prennent l’initiative. (…) Les pays neutres jouent un rôle trop effacé. Ils ont une tendance à croire que contre la force déchaînée l’opinion est d’avance vaincue. (…) C’est là un manque de courage et de lucidité.  Le pouvoir de l’opinion est immense à présent. (…) Ce tribunal, qu’on le voie, à la fin ! Osez le constituer. Vous ne connaissez pas votre pouvoir moral, ô hommes de peu de foi !… Et quand il y aurait un risque, ne pouvez-vous le courir, pour l’honneur de l’humanité ? Quel prix aurait la vie, si vous perdiez, pour la sauver, toute fierté de vivre !…»

La Suisse est le parfait exemple de ce à quoi pourrait ressembler une nouvelle Europe, écrit Rolland. La diversité fait partie de l’Europe et la Suisse fait la preuve que des entités politiques avec des langues et des cultures différentes peuvent vivre ensemble de manière pacifique.

«Je vois autour de moi frémir la Suisse amie. Son cœur est partagé entre des sympathies de races différentes; elle gémit de ne pouvoir librement choisir entre elles, ni même les exprimer. Je comprends son tourment; mais il est bienfaisant; et j’espère que de là elle saura s’élever à la joie supérieure d’une harmonie de races, qui soit un haut exemple pour le reste de l’Europe.»

La position intransigeante que Romain Rolland exprime dans Au-dessus de la mêlée a reçu une grande attention, ce qui s’explique peut-être parce que son roman Jean-Christophe a rencontré un large succès dès sa parution et pendant la guerre. Quant à sa formule provocatrice  «vivant ou mort, soyons heureux!», elle reflète la vie dans sa grande vulnérabilité – cette vie que Rolland a mis tant d’énergie à protéger. Après sa mort en 1944, il tombe progressivement dans l’oubli, comme de nombreux écrivains de sa génération, et n’est plus que rarement lu de nos jours.

 

[1] Le texte entier a été publié dernièrement par Le Temps: https://www.letemps.ch/culture/2014/09/19/dessus-melee-manifeste-pacifiste-romain-rolland-1914, consulté le 18.02.2016.

[2] Cf. Zweig, Stefan, Die Welt von Gestern. Erinnerungen eines Europäers, Stockholm, 1944, pp. 151-152.

[3] Rolland se réfère ici au différend qui l’a opposé à l’écrivain allemand Gerhart Hauptmann. Dans une lettre ouverte à ce dernier, Rolland défend sa position contre la guerre. « Lettre ouverte à Gerhart Hauptmann, 29 août 1914» dans: Rolland Romain, Au-dessus de la mêlée, Chicago 1916, http://library.umac.mo/ebooks/b28121004.pdf, consulté le 18.02.2016, pp. 10-12.

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