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  • 9th February 2016 - 08:22 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Stefan Zweig – Confessions d’un Européen

En exil au Brésil et quelques semaines avant son suicide en 1942, l’écrivain autrichien Stefan Zweig achève son autobiographie «Le monde d’hier – Souvenirs d’un Européen». Dans un langage passionné et vivant, il nous emmène dans un voyage à travers une époque aux frontières détruites et reconstruites et au cours duquel il chemine au travers des transformations de la culture européenne et de l’Histoire. On y découvre aussi les émotions profondes qui saisissent l’humaniste qu’est Zweig et qu’il ne parviendra pas à brider – au sortir pourtant d’une jeunesse heureuse à Vienne.

A l’adolescence, Zweig apprécie le cosmopolitisme de sa ville qui, au tournant du siècle, était sans doute la plus excitante des cités du continent avec Paris. La diversité des cultures le stimule et deviendra l’un des fils conducteurs de sa vie. Elle libère les gens de la haine d’autrui, aime-t-il à rappeler.

 

«Riches et pauvres, Tchèques et Allemands, Juifs et chrétiens vivaient en paix malgré quelques taquineries occasionnelles, et même les mouvements politiques et sociaux étaient dépourvus de cette haine atroce, legs empoisonné de la Première Guerre mondiale, qui s’est introduite dans le sang de notre époque.» (Stefan Zweig, Le monde d’hier – Souvenirs d’un Européen)

 

La Première Guerre mondiale n’est pas encore à l’horizon et la société civile de Vienne, Zweig compris, mène une vie assurée et ordonnée. Pourtant les artistes – en particulier les jeunes, qui ne sont d’ailleurs pris au sérieux par personne à cette époque, sauf en cas de nécessité pour l’effort de guerre – s’engagent pour le changement, ce que Zweig percevra plus tard comme l’un des signes annonciateurs de la catastrophe.

 

«Le véritable événement de nos années de jeunesse, c’est que quelque chose de nouveau se préparait dans l’art, quelque chose de plus passionné, de plus problématique, de plus aventureux que ce qui avait satisfait nos parents et la société. Cependant, fascinés par ce seul secteur de l’existence, nous ne remarquions pas que ces changements dans le domaine de l’esthétique n’étaient que les émanations et les signes avant-coureurs de transformations beaucoup plus amples qui allaient ébranler et finalement anéantir le monde de nos pères, le monde de la sécurité.» (p. 54.)

 

Après quelques tentatives littéraires sous forme de poèmes, Stefan Zweig quitte sa ville natale. Son nouvel objectif, c’est l’Europe. Il parcourt le continent, erre dans les villes et y rencontre de nombreuses personnes dont rapidement il fait ses amis. Il est impressionnant de constater à la lecture de ses mémoires combien nombre de ses amis sont célèbres ou le deviendront : Walther Rathenau (qui a conseillé à  Zweig d’aller «au-delà de l’Europe»), Rainer Maria Rilke, Paul Valéry, Rudolf Steiner, Max Reger, Georges Duhamel, Thomas Mann et beaucoup d’autres. L’écrivain passe d’un endroit à un autre pour se retrouver finalement à Paris, ville qui, comme beaucoup de ses contemporains, va le charmer.

 

«Nulle part, cependant, on n’a pu éprouver la naïve et pourtant très sage insouciance de l’existence plus heureusement qu’à Paris (…). Chacun de nous, jeunes gens, s’incorporait une part de cette légèreté et y ajoutait sa propre part: Chinois et Scandinaves, Espagnols et Grecs, Brésiliens et Canadiens, tous se sentaient chez eux sur les rives de la Seine. Point de contrainte: on pouvait parler, rire, penser, gronder comme on le voulait, chacun vivait comme il lui plaisait, sociable ou solitaire, prodigue ou économe, dans le luxe ou la bohème, il y avait de la place pour toutes les originalités.»
(p. 101.)

 

Dans ces années-là, Zweig acquiert une renommée internationale. Il publie de nombreux ouvrages et devient l’un des écrivains allemands les plus connus de son temps. Outre son propre travail littéraire, il traduit également des œuvres d’auteurs étrangers, ce qui l’amène à fréquenter de nombreux artistes. En outre, il va suivre le conseil de son ami Walther Rathenau – dont le sort s’unira plus tard avec force à celui de Zweig – et entreprend des voyages à travers l’Asie, l’Amérique et l’Afrique.

 

«J’avais ainsi vécu les dix premières années du nouveau siècle, j’avais vu l’Inde, une partie de l’Amérique et de l’Afrique; c’est avec une joie nouvelle, mieux informée que je reportai mes regards vers notre Europe. Jamais je n’ai aimé davantage notre vieille terre que dans ces dernières années d’avant la Première Guerre mondiale, jamais je n’ai espéré davantage l’unification de l’Europe, jamais je n’ai cru davantage en l’avenir que dans ce temps où nous pensions apercevoir une nouvelle aurore. Mais c’était déjà, en réalité, la lueur de l’incendie qui allait embraser le monde.» (p. 144)

 

Zweig voit les lueurs de l’incendie se rapprocher ; de toutes ses forces, il cherche une parade. Le sens prévaudra, il en est convaincu. L’homme a appris à voler, pourquoi n’aurait-il pas appris à vivre en paix avec ses semblables? L’homme s’est débarrassé des frontières, pourquoi devraient-elles être reconstruites?

 

«Nous poussâmes des cris d’allégresse, à Vienne, quand Blériot franchit la Manche, comme s’il était un héros de notre patrie. Grâce à la fierté qu’inspiraient chaque heure les triomphes sans cesse renouvelés de notre technique, de notre science, pour la première fois, un sentiment de solidarité européenne, une conscience nationale européenne, étaient en devenir.  Combien absurdes, nous disions-nous, sont ces frontières, alors qu’un avion les survole avec autant de facilité que si c’était un jeu, combien artificielles ces barrières, combien provinciaux ces gardes-frontières, combien contradictoires sont-elles à l’esprit de notre temps qui manifestement désire l’union et la fraternité universelle!»  (p. 147)

 

Mais la foi en l’humanité et les oppositions diverses à la guerre ne suffisent pas. Durant l’été 1914, les affrontements se succèdent et l’Europe entre en guerre. A Vienne, les gens applaudissent au début du conflit et même Zweig se laisse gagner par l’ambiance de fête dans les rues. Mais il revient rapidement à la raison et, entraîné par son ami français Romain Rolland, il devient un farouche opposant à la guerre. Il se rend compte qu’il a, en tant qu’écrivain, la possibilité de mobiliser, qu’il en a même la responsabilité.

 

«Ce n’était nullement vain pour les écrivains et les poètes de prendre la parole à cette époque, car les oreilles et l’âme n’étaient pas encore saturées par les ondes de la radio; au contraire, la manifestation spontanée d’un grand poète avait mille fois plus de résonnance que les discours officiels des hommes d’Etat qui, on le savait, agissaient de manière tactique et politique et que leurs discours contenait dans le meilleur des cas que la moitié de la vérité.» (p. 177)

 

Lorsque Zweig ne voit plus aucune possibilité de se rendre utile en Autriche, il décide de fuir vers la Suisse. Et c’est dans la frénésie émotionnelle de l’évasion que Zweig voit dans la Suisse le dernier pays en Europe où survit l’humanité, un modèle pour toutes les nations du continent.

 

«Je m’étais toujours volontiers rendu dans ce pays de petite taille à la diversité inépuisable. Cependant, jamais je n’avais perçu autant sa raison d’être: l’idée suisse d’une vie partagée dans un même territoire sans animosité, la sage maxime de l’attention mutuelle, d’une démocratie honnête et éprouvée et des différences populaires élevées au rang de fraternité – ce qui représente un exemple pour notre Europe perdue! Refuge de tous ceux qui sont poursuivis, depuis des siècles, patrie de la paix et de la liberté  (…). Non, nous n’étions pas étrangers ici; un homme libre et indépendant se sentait en ces heures tragiques davantage à la maison que dans son propre pays.» (p. 192-193.)

 

Pendant la Première Guerre mondiale, Zweig s’installe finalement à Zurich, capitale secrète de l’Europe. Les persécutés s’y rencontrent et y échangent leurs idées, l’art se détache de tout conformisme comme la naissance du dadaïsme en témoigne ; quant à la carte politique, elle est modifiée pour toujours par Lénine alors que la rumeur monte parmi les travailleurs de Zurich comme nulle part ailleurs en Suisse. Après quatre années de guerre et des millions de morts, une solution semble tout à coup en vue. Woodrow Wilson redonne espoir aux Européens et à Stefan Zweig parmi eux. Mais, une fois de plus dans l’histoire de l’humanité, les gens ne semblent pas prêts à la paix.

 

«Chacun sait aujourd’hui – et nous étions un petit nombre à le savoir à l’époque déjà -, que cette paix avait été l’une des plus grandes, sinon la plus grande opportunité morale de l’histoire. Wilson l’avait reconnu. Dans une vaste vision, il avait tracé le plan d’une entente véritable et durable. Mais les vieux généraux, les vieux hommes d’État, les vieux intérêts avaient déchiré et mis en pièces, réduits à des chiffons de papier sans valeur cette grande conception.» (p. 217)

 

Dans les années d’entre-deux-guerres, Zweig a connu constamment des hauts et des bas. Il entretient l’espoir et croit au projet européen, mais l’inflation qui déboule en Autriche va se transformer en une hyperinflation en Allemagne. Toutes les valeurs sont renversées, les gens perdent toute notion de soutien et de cohésion. Les taux de change évoluent toutes les heures en Allemagne, la confiance en l’économie et en la politique s’érode. Zweig veut encore croire à une solution pacifique. Mais la prise du pouvoir par Hitler annonce le déclin de l’Europe et celui de Stefan Zweig. Ses livres sont interdits, il perd sa voix et, enfin, le sol se dérobe sous ses pieds.

 

«En France, en Italie, dans tous les pays actuellement asservis, où mes livres étaient parmi les plus lus, en traduction, la sentence de proscription a été également rendue sur ordre de Hitler. Je suis aujourd’hui en tant qu’écrivain, ainsi que le disait notre ami Grillparzer un «homme qui marche vivant derrière son propre cadavre»; tout ce que j’ai construit  en quarante ans sur le plan international, cette force brute l’a démoli.» (p. 230)

 

Lors de sa fuite devant le nazisme, Stefan Zweig perd tout ce qui comptait pour lui. La langue allemande, sa grande passion, est maintenant parlée par des criminels. Où qu’il aille, sa langue maternelle est la langue de l’ennemi. Et cette perte l’emporte sur tout le reste. Complètement désespéré, Stefan Zweig se suicide avec sa femme Lotti le 23 février 1942 à Petropolis au Brésil. Dans un livre posthume sur Stefan Zweig, son ami de longue date Hermann Kesten décrit la perte qu’a subie Zweig. Non seulement il a perdu son passeport, et donc son ientité, dans son exil, mais il a encore perdu foi en l’humanité.

 

«Lorsque Zweig perdit sa patrie par la faute de Hitler et de la faiblesse morale de l’Europe, il est passé du statut de citoyen du monde à celui d’un étranger ennemi. Quand il a perdu son passeport, il s’est senti comme un étranger ennemi de la vie. Il détestait le soupçon pathologique de tous contre tous, et la xénophobie, cette aversion maladive des étrangers.» (Hermann Kesten, Stefan Zweig, der Freund, dans: Hanns Arens, Der grosse Europäer Stefan Zweig, pp. 94-95.)

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