Dossiers > La Suisse, pas (encore) membre de l’Union européenne – André von Graffenried

Détails de l'article:

  • 7th February 2019 - 08:33 GMT
Blog

La Suisse, pas (encore) membre de l’Union européenne – André von Graffenried

A propos du dernier livre de Joseph Deiss

Fin 2018 paraissait un livre au titre quelque peu mystérieux : «Quand un cachalot vient de tribord… Récit d’une Suisse moderne, pacifique et heureuse» (Editions de l’Aire, Vevey, 2018, 475 p.). Il s’agit en fait des mémoires politiques de notre ancien ministre des Affaires étrangères et de l’Economie (1999-2006) Joseph Deiss, entrecoupées d’anecdotes.

Le temps de Joseph Deiss au Conseil fédéral fut couronné de succès. Professeur d’économie, il était au bénéfice de connaissances approfondies dans son domaine ; politiciens, il avait de nombreuses années d’expérience derrière lui, une forte volonté de diriger et de profondes convictions. Parmi les faits les plus marquants de sa carrière, on compte l’adhésion de la Suisse aux Nations Unies (ONU) en 2002 – à laquelle les Suisses∙ses s’étaient opposé∙e∙s à plus de 75% en 1986 –, et, suite à sa démission du Conseil fédéral, son accession à la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU en 2009. A noter également, son rôle central dans la conclusion des accords bilatéraux avec l’Union européenne (UE). Dans ce qui suit, je me limiterai uniquement à quelques remarques sur les aspects de son livre liés à la politique européenne.

Pour commencer, arrêtons-nous sur le titre. Les marins savent bien qu’en mer les cachalots, qu’ils viennent de droite ou de gauche, ont toujours la priorité. Au sens figuré, ces énormes baleines peuvent évoquer la mondialisation, l’évolution démographique, les nouvelles technologies ou, en ce qui concernent la Suisse, l’UE. Joseph Deiss ne le dit nullement de façon péjorative. Mais lorsque l’UE prend une décision, nous n’avons d’autres choix que de suivre, malgré l’insatisfaction de ne pas avoir été impliqué dans la prise de décision – conséquence de notre propre choix de ne pas rejoindre l’UE comme membre à part entière. «Le temps du réalisme et de la prise de conscience de ses propres limites finit toujours par arriver.» (p.14)

Le chapitre consacré à la politique européenne est intitulé «La Suisse, pas (encore) membre de l’Union européenne». Sur un peu plus de trente pages, l’auteur offre un aperçu à la fois fondé et personnel de la politique européenne suisse, depuis la création de la Communauté économique européenne jusqu’à nos jours. Personne ne connait le sujet mieux que Joseph Deiss: il est le seul conseiller fédéral à avoir signé les seize accords bilatéraux des paquets I et II et à les avoir défendu avec succès devant le peuple (les accords bilatéraux I ont été acceptés le 21 mai 2000 à 67,8% des voix, les accords bilatéraux II le 5 juin 2005 à 54,6%, l’extension de la libre circulation des personnes aux nouveaux Etats membres de l’UE le 25 septembre 2005 à 56%).

A une époque où la paix et la stabilité sont menacées, ce livre est un plaidoyer en faveur d’une Suisse ouverte, solidaire et européenne et s’oppose au nationalisme croissant. Pour Joseph Deiss, l’UE représente un projet de paix réussit. Treize ans plus tard, il maintient les paroles, quelque peu controversées, qu’il tenait le 14 juin 2006 à l’occasion de son discours d’adieu au Parlement:

«Il faut que les partis politiques et le peuple sachent que la compétitivité internationale ne sera assurée qu’au prix d’une formation et d’une recherche de première qualité, de profondes réformes intérieures – pas seulement de notre agriculture mais de tous les secteurs de notre économie –, d’un succès des négociations à l’[Organisation mondiale du commerce] et que, en fin de compte, une adhésion à l’Union européenne est inéluctable.» (p. 158)

D’autres extraits, issus de ce même chapitre, sont tout autant éloquents:

«Je reste convaincu, aujourd’hui, que sur le long terme, le rapprochement des pays européens, y compris pour la Suisse, est la voie obligatoire de la raison et de l’intérêt national de chacun.» (p. 160)

«[…] je reste convaincu qu’une adhésion à l’Union européenne serait un gain de souveraineté, et non une perte, comme cela fut d’ailleurs le cas pour l’adhésion aux Nations Unies. Je ne comprends pas le mécanisme par lequel une majorité de Suisses ont réussi de faire d’une issue, en soi naturelle et souveraine – l’adhésion à l’Union européenne – le scénario du pire, le «crash scénario», le «worst case», à l’énoncé duquel ils sont terrorisés.» (p.161)

«Un jour, il apparaîtra plus clairement qu’il est temps de reprendre la part de souveraineté que nous avons abandonnée volontairement par notre non-appartenance. Car, ne l’oublions pas, face à l’histoire, les absents ont toujours tort.» (p. 161)

Personnalité certes très engagée, l’auteur n’en demeure pas moins réservé. Jamais il ne cherche à s’imposer, préférant offrir ses connaissances à celles et ceux qui en sont intéressé∙e∙s, à la façon – compare-t-il – de Georges Brassens qui disait de ses chansons:

«Si le public en veut, je les sors dare-dare ;

S’il n’en veut pas, je les remets dans ma guitare.»

J’espère que le public suisse saura apprécier et s’inspirer du livre, très actuel, de Joseph Deiss. Une version allemande serait d’ailleurs la bienvenue.

 

André von Graffenried, 3 février 2019

Sans commentaires

Votre email ne sera pas publié
Annuler la réponse