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  • 26th August 2015 - 15:25 GMT
Histoire de l'intégration européenne

Le changement par le rapprochement : la mort d’Egon Bahr, 1922-2015

La mort d’Egon Bahr, confident de longue date et porte-parole de l’ancien chancelier Willy Brandt, est pour nous l’occasion de parler de l’influente activité politique de Bahr. Brandt et Bahr ont garanti un assouplissement substantiel de la Guerre froide durant les années 60 et 70 grâce à leur « Ostpolitik » et ont ainsi jeté les bases d’une réunification de l’Allemagne. Egon Bahr s’est toujours profilé comme un politicien réaliste, comme le montre son célèbre discours intitulé «Le changement par le rapprochement»[1]. Il n’a pas voulu attendre un miracle, mais plutôt utiliser au mieux les possibilités de la politique. Bahr a toujours considéré la politique comme un affrontement entre au moins deux adversaires égaux. Son «Ostpolitik» le démontre clairement:

 

«Les conditions préalables à la réunification doivent être réglées uniquement avec l’Union soviétique. Elles ne peuvent être obtenues ni à Berlin-Est, ni contre l’Union soviétique, ni en son absence.»

 

Le discours du changement par le rapprochement avait également été inspiré par le président américain d’alors John F. Kennedy. Deux semaines auparavant, il avait fait preuve de solidarité avec le peuple berlinois avec sa phrase «Ich bin ein Berliner» et avait laissé entrevoir des possibilités de dialogue avec la Russie. Bahr avait été conquis par cette attitude politique, comme il l’a précisé dans son discours de Tutzinger:

 

«Aujourd’hui, il est clair que la réunification n’est pas une action ponctuelle (…), mais un processus qui contient de nombreuses étapes et arrêts. Si ce que Kennedy a dit est vrai, c’est-à-dire que nous devrions reconnaître et prendre en compte les intérêts de l’autre camp, il est certainement impossible pour l’Union soviétique d’abandonner ses terres en vue de renforcer le potentiel de l’Ouest. La zone doit être transformée avec l’aval des Soviétiques.»

 

Le point de vue idéologique était quelque chose d’inconnu pour Bahr. Il a recherché le dialogue, le rapprochement et non la division. Selon lui, la politique du «ou bien, ou bien» est obsolète et ne peut pas mener à la paix.

 

«Ou bien on organise des élections libres ou alors pas du tout, ou bien on laisse la liberté de choix à l’Allemagne entière ou alors on exprime un grand non, ou bien on organise élections comme première étape ou alors on exprime un refus qui est non seulement désespérément obsolète et irréel, mais également inutile dans une stratégie de paix.»

 

L’ «Ostpolitik» des deux amis Brandt et Bahr a différé sur un point important par rapport à tous les débats antérieurs sur la RDA: la confrontation devenait secondaire car elle était, aux yeux de Brandt et Bahr, le principal problème de la politique d’alors. En effet, seule une rencontre les yeux dans les yeux permettait aux dirigeants communistes d’initier un accord sans perdre la face. Il fallait donc se préparer à l’Ouest à prendre en considération les problèmes de l’Est – par exemple un soulèvement populaire. C’est pour cette raison que l’influence économique en Allemagne de l’Est n’a été présente que de manière limitée. Bahr était convaincu dans son discours qu’une révolution entraînerait immédiatement une réaction hostile de la part des Soviétiques.

 

«Je ne vois pour les gens qu’un mince soulagement fourni en doses tellement homéopathiques qu’il n’y a pas de risque de révolution, car cela déclencherait automatiquement l’intervention soviétique défendant les intérêts soviétiques.»

 

Paradoxalement, Bahr s’est vu dans la position du plus fort. Seule cette dernière a pu rendre possible un rapprochement. Un rapprochement a finalement été le seul moyen de maintenir la paix sur le continent européen. L’attente n’est pas possible en politique, il faut un cadre d’action concret. Le programme politique de l’Ostpolitik a pu fournir un tel cadre :

 

«C’est une politique que l’on pourrait formuler de la façon suivante: le changement par le rapprochement. Je suis fermement convaincu que nous pouvons avoir assez confiance en nous-mêmes pour poursuivre une politique sans illusions, ce qui correspond également parfaitement au concept occidental de stratégie de la paix, car sinon nous devrions attendre un miracle, et ce n’est pas de la politique.»

 

En premier lieu, la politique de rapprochement n’a pas reçuun accueil très chaleureux à Berlin, où Brandt a été maire à une époque. Herbert Wehner, ancien président du groupe parlementaire SPD et camarade de parti de Brandt et de Bahr, a qualifié l’ «Ostpolitik» de «non-sens de Bahr» et la CDC ne s’est pas montrée impressionné par la nouvelle orientation de la politique étrangère. Elle a parlé d’un «changement par l’ingratiation»[2]. Grâce à l’élection de Willy Brandt au poste de chancelier fédéral en 1969, l’ «Ostpolitik» a pu en quelque sorte être institutionnalisée. Bien qu’il y ait eu encore une forte résistance de la CDU/CSU, Brandt et Bahr ont poursuivi leurs objectifs sans se laisser décourager. En 1970, les accords de Moscou et de Varsovie ont pu être signés et les parties prenantes de l’URSS et de la Pologne se sont engagées à renoncer à la violence dans ces documents de la RDA[3]. En 1972, l’«accord de principe» a pu enfin être signé. La RFA et la RDA ont ainsi convenu de développer

 

«des relations normales de bon voisinage avec l’autre sur la base de l’égalité»[4].

 

Un an après ce grand succès, Willy Brandt a démissionné de son poste de chancelier. Günter Guillaume, un proche collaborateur de Brandt, avait été démasqué comme étant un espion de la RDA. Egon Bahr est resté actif politiquement malgré la déception de cette démission. Il a continué à maintes occasions de prendre position sur les événements politiques actuels. Il a, comme l’a dit l’ancien chancelier Gerhard Schröder dans un éloge funèbre,

 

«marqué la politique étrangère et sécuritaire de l’Allemagne et de l’Europe»[5].

 

Bahr a effectivement pris position à plusieurs reprises dans les discussions politiques européennes. Il s’est engagé de manière déterminante pour la paix sur le continent européen jusqu’à sa mort. La flambée de nouveaux foyers de crise, tels que le conflit en Ukraine, l’ont aussi gardé occupé malgré son grand âge. Soucieux de la réconciliation et de la reconnaissance qui en découle des deux côtés d’un conflit, il a critiqué dans un récent discours les menaces de l’UE et de l’OTAN d’une part et celles de la Russie d’autre part.

 

«Si les deux parties continuent à organiser des défilés militaires, à montrer leurs armes et si le mot dissuasion issu de l’époque de la guerre froide est relancé, alors l’inquiétude est justifiée concernant la résolution de cette situation. Si le comportement américain peut donner l’impression de vouloir mettre la Russie à genoux, alors je partage l’opinion que c’est de la folie totale (…) ; Napoléon et Hitler avaient déjà essayé.»[6]

 

Toute sa vie, Bahr a été enthousiasmé par l’idée européenne. Mais il était conscient des diverses difficultés. Il a donc par exemple salué l’expansion du contrôle démocratique au Parlement européen.

 

«Les élections européennes ont donné au Parlement et au président de la Commission une compétence démocratique avec laquelle les gouvernements doivent s’arranger. Jusque-là, les deux institutions ont fonctionné selon les volontés des gouvernements. Depuis l’année dernière, l’Europe a saisi sa chance de penser différemment.»[7]

 

Bahr était convaincu par l’idée d’une Europe unie, idée que la politique devait tenter de mettre en œuvre. Pour Bahr, dans l’une de ses dernières interviews,

 

«l’Europe est une idée fantastique, mais elle ne se formule pas de manière convaincante. Nous, les êtres humains, avons tendance à oublier que la paix ne va pas de soi. Cela peut vite être perdu.»[8]

 

Egon Bahr est décédé le 19 août 2015 à l’âge de 93 ans.

 

 

[1] Les citations suivantes proviennent de ce discours. Bahr, Egon, Wandel durch Annäherung, Rede, Evangelische Akademie Tutzing, 15. Juli 1963, PDF disponible sur https://www.fes.de/archiv/adsd_neu/inhalt/stichwort/tutzinger_rede.pdf. Consulté pour la dernière fois le 24.08.2015.

[2] Stenke, Wolfgang, „Wandel durch Annäherung“, Deutschlandradio Kultur, Kalenderblatt / Archiv, Beitrag vom 15.07.2013, http://www.deutschlandradiokultur.de/wandel-durch-annaeherung.932.de.html?dram:article_id=254007. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015..

[3] Kronenberg, Volker, Grundzüge deutscher Aussenpolitik 1949-1990, in: Bundeszentrale für politische Bildung, Informationen zur politischen Bildung, Nr. 304/2009, 07.12.2009, http://www.bpb.de/izpb/7892/grundzuege-deutscher-aussenpolitik-1949-1990?p=all. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015.

[4] Kronenberg, Grundzüge deutscher Aussenpolitik, Quellentext „Vertrag über die Grundlagen der Beziehungen zwischen der Bundesrepublik Deutschland und Deutschen Demokratischen Republik vom 21. Dezember 1972 (Auszüge)“, http://www.bpb.de/izpb/7892/grundzuege-deutscher-aussenpolitik-1949-1990?p=all. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015.

[5] Schröder, Gerhard, Altkanzler Schröder zum Tod der SPD-Legende. „Egon Bahr war ein Visionär wie Willy Brandt“, Bildzeitung, 21.08.2015, http://www.bild.de/politik/inland/egon-bahr/altkanzler-schroeder-zum-tod-der-spd-legende-42262708.bild.html. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015.

[6] Bahr, Egon, Rede von Egon Bahr anlässlich der Verleihung des Dr. Friedrich Joseph Haass-Preises 2015, PDF ersichtlich auf http://www.deutsch-russisches-forum.de/fileadmin/image_archive/MV_und_Haas_Preisverleihung/Rede_Verantwortungspartnerschaft_mit_Moskau_und_Washington_freigegeben.pdf. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015, p. 7.

[7] Même source, p. 5.

[8] Amend, Christoph und Lebert, Stephan, Interview mit  Egon Bahr, „Ich wollte mithelfen, dass der Frieden bleibt“, ZEITonline, ZEITmagazin, Nr. 22/2013, 23. Mai 2013, Teil 5/5, http://www.zeit.de/2013/22/egon-bahr-spd-willy-brandt. Consulté pour la dernière fois le 25.08.2015.

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